La Réforme, comme Samson aux cheveux coupés

Lorsque l’on contemple l’histoire longue et tourmentée de l’Europe chrétienne, une vérité s’impose avec une gravité qui saisit l’âme : Dieu, dans sa providence mystérieuse, a soutenu pendant plus d’un millénaire un ordre chrétien, un horizon chrétien, une civilisation façonnée par l’Évangile, malgré les infirmités, les abus et les ombres qui ont parfois traversé les siècles.
Cet ordre n’était pas la pureté de l’âge apostolique ; mais il en était l’héritier, gardant vivant l’autel, la liturgie, la succession, la mémoire des Pères, et la conscience de la présence divine au cœur de la société.
Il était comme cet arbre immense qui, malgré des branches tordues, plonge ses racines dans une terre sainte, et porte des fruits de foi, de justice et de lumière.

Lorsque la Réforme éclata, les hommes qui la portèrent crurent de tout leur cœur accomplir un retour aux sources.
Ils pensaient purifier l’Église, la dégager des scories humaines, et rendre enfin à l’Europe la vigueur apostolique des premiers siècles.
Mais l’histoire, juge implacable et serein, montre une réalité plus douloureuse : en se séparant de la tradition apostolique, la Réforme a coupé les racines mêmes qui soutenaient la chrétienté occidentale.
Elle a exalté l’Écriture — mais elle a négligé la matrice liturgique, sacramentelle, ecclésiale, où l’Écriture respirait.
Elle a voulu bâtir une Église plus pure — mais elle a engendré, sans le vouloir, une sécularisation qui a dévasté les nations qui l’avaient embrassée.

Le symbole de cette réalité se trouve dans l’histoire sainte.
La Réforme ressemble à Samson, juge d’Israël, consacré à Dieu par le signe de sa chevelure.
Tant que ses cheveux demeuraient, Samson possédait la force qui renversait les portes de Gaza et brisait les colonnes ennemies.
Mais lorsque, séduit par l’illusion et la flatterie, il permit qu’on lui coupe les cheveux, il conserva l’apparence du héros — mais perdit la force divine qui reposait sur lui.

Ainsi en fut-il de la chrétienté protestante.
Elle conserva la Bible, conserva la prédication, conserva la ferveur de la foi intérieure — mais elle se sépara de la chevelure sacrée :
de la tradition apostolique,
de l’unité visible,
de la liturgie reçue,
de l’autorité transmise,
du lien continu qui reliait les apôtres aux évêques, les évêques aux peuples, et les peuples à l’autel de Dieu.

Alors, tel Samson dans l’arène des Philistins, elle voulut se défendre contre ses ennemis ; mais sa main ne rencontra qu’une force affaiblie, sa parole ne produisit qu’un écho, et sa foi, dépouillée de son enracinement apostolique, ne put plus retenir les flots du monde moderne qui montaient de toutes parts.

Car lorsque l’Église est privée de la tradition reçue des Apôtres,
— privée de ce fil d’or qui traverse les siècles,
— privée de cette chevelure consacrée qui signifie sa dépendance à Dieu,
elle demeure Église, mais une Église affaiblie, fragilisée, exposée aux vents contraires.

Et de là vient l’immense sécularisation qui, comme un raz-de-marée, a couvert les terres protestantes :
la Parole restait proclamée, mais elle était déracinée ;
l’Écriture était honorée, mais elle se trouvait seule, sans l’Église qui l’interprète ;
la foi était confessée, mais sans la force antique qui, pendant mille ans, avait résisté aux tempêtes.

Pour que Samson retrouve sa force, il ne suffit pas qu’il brandisse ses poings : il fallait que ses cheveux repoussent, signe sacré de son appartenance à Dieu.
Il fallait que la consécration soit restaurée, que le lien avec le Très-Haut soit renoué.

Ainsi en est-il de la foi réformée.
Si elle veut retrouver la force des siècles anciens, si elle veut résister à la sécularisation triomphante, si elle veut reconquérir la cité des âmes, il ne suffit pas qu’elle cite l’Écriture :
il faut que ses cheveux repoussent,
il faut qu’elle renoue avec la tradition apostolique qu’elle a négligée,
il faut que la continuité des Pères redevienne sa chevelure, que la liturgie antique redevienne son vêtement, que l’Église visible redevienne son abri.

Alors — et alors seulement — elle retrouvera la force de renverser les colonnes de Dagon,
non par puissance humaine,
mais par la fidélité retrouvée à ce que le Christ a confié dans le temps à ses Apôtres et à leurs successeurs.