Catholique et romaine : réflexion sur une antinomie apparente

Il est des mots dont le destin fut brisé par les tempêtes de l’histoire. Catholique et romaine comptent parmi ceux-là. Jadis unis dans l’usage chrétien, ils furent opposés au temps de la Réforme, comme deux bannières rivales dressées au cœur d’un même héritage apostolique. Et depuis lors, dans bien des consciences protestantes, leur association demeure presque impossible, comme si l’un excluait l’autre, comme si leur union portait en elle une contradiction insurmontable.

Pourtant, lorsque l’on dissipe les brumes de la polémique, l’antinomie s’efface. Les mots, replacés dans leur histoire et leur sens profond, retrouvent leur harmonie première.


I. Le mot “catholique” : l’universalité reçue des Apôtres

Dès l’aurore de l’Église, le terme catholique exprime quelque chose de vaste et de lumineux : la plénitude du corps du Christ répandu parmi les nations. Ce mot désigne ce qui embrasse tout, ce qui dépasse les frontières, ce qui garde intact le dépôt apostolique sans jamais le morceler en doctrines privées.

Ignace d’Antioche, témoin du premier siècle, parle “d’Église catholique” pour dire l’unité de la foi, la communion de toutes les Églises locales, la stabilité de la tradition apostolique vivante. Dans sa bouche, ce mot n’est pas un drapeau politique : il est une confession de foi.

Les protestants ne s’y trompent pas. Depuis la Réforme, ils revendiquent volontiers ce terme, car ils y voient l’expression de ce gouvernement spirituel où le Seigneur, par son Esprit, dirige ses Églises sans qu’aucun siège extérieur ne prétende les dominer. Dans leur conscience, catholique évoque la fraternité des Églises locales, l’obéissance à Christ seul, l’unité dans la vérité.

Ainsi, pour eux, catholique rime avec universel, mais non avec institution spécifique. Le mot parle d’un corps spirituel, mais non d’une juridiction visible.


II. Le mot “romaine” : un symbole devenant obstacle

Un autre mot, cependant, fait surgir immédiatement les souvenirs de rupture : romaine. Dans la tradition réformée, ce terme évoque l’autorité pontificale, la suprématie d’un siège particulier, le pouvoir d’un évêque sur toute la chrétienté. Il rappelle les jours où la protestation de Luther s’éleva contre les abus du pouvoir ecclésiastique.

Ainsi, pour une partie du monde protestant, l’association des deux mots — catholique et romaine — semble suspecte. Elle est parfois comprise comme la prétention de Rome à avoir capturé ou confisqué la catholicité pour la faire dépendre de son propre siège. Dès lors, l’expression apparaît contradictoire, presque blessante : elle semble affirmer qu’une Église locale serait devenue la mesure de toutes les Églises.

Dans cette perspective, romaine devient un adjectif de réduction, un signe d’usurpation, un fardeau historique impossible à accepter.


III. Pourtant, dans l’Antiquité, catholique et romaine n’étaient pas opposés

Et cependant, cette opposition est tardive. Lorsque les premiers chrétiens parlaient de Rome, ils n’y voyaient pas encore la figure d’un absolutisme ecclésiastique. Ils reconnaissaient dans cette Église un témoignage ancien, enraciné dans les apôtres Pierre et Paul, une confession demeurée intacte, une charité éprouvée à travers les persécutions.

Rome n’était pas pour eux une puissance étrangère, mais l’une des Églises fondatrices, honorée pour la constance de sa foi. La capitalité politique de l’Empire se doublait d’une primauté morale reconnue dans toute la chrétienté. L’adjectif romaine, alors, n’était pas un rétrécissement : il était une indication historique, un ancrage de la catholicité dans la mémoire apostolique.

Dire Église catholique romaine ne revenait donc pas à opposer l’universalité à une particularité, mais à déclarer que l’universalité chrétienne avait une source visible, une continuité historique, une mémoire fondatrice.


IV. Une catholicité incarnée : non une abstraction, mais un corps

Il faut le reconnaître : l’idée réformée de la catholicité est souvent spirituelle. Elle décrit un peuple invisible, uni par la foi, dispersé parmi les nations, conduit par le Seigneur qui parle par son Esprit. Dans cette vision, l’Église catholique n’a pas besoin d’un centre visible : elle vit par la Parole.

Pourtant, dès les premiers siècles, les chrétiens ont compris que cette catholicité spirituelle devait s’incarner dans des Églises réelles, visibles, en communion les unes avec les autres, rattachées à un dépôt transmis. La catholicité a une mémoire, une continuité, une histoire ; elle ne flotte pas dans les airs.

Dans ce cadre, le lien avec la tradition apostolique n’est pas facultatif. Et le siège de Rome fut l’un des lieux où cette continuité se manifesta avec une particulière stabilité. La romanité ne vient pas amoindrir la catholicité : elle en exprime l’enracinement historique.


V. L’expression “catholique romaine” : non une contradiction, mais une cohérence

On comprend alors que l’antinomie ressentie dans certains milieux protestants n’est pas liée aux mots eux-mêmes, mais à l’histoire de la rupture.

  • Catholique signifie : universel, apostolique, fidèle à la tradition reçue.
  • Romaine signifie : rattaché à l’un des sièges apostoliques dont la tradition fut la plus continue.

Ces deux réalités ne s’excluent pas. Elles se répondent.

Ce que la conscience réformée perçoit parfois comme une usurpation n’est, dans les premiers siècles, qu’un fait historique : la catholicité s’exprime à travers des Églises locales, et Rome est l’une d’entre elles, mais une Église fondatrice, témoin privilégié de l’apostolicité.

L’expression Église catholique romaine apparaît alors, non comme une contradiction, mais comme une manière de dire que l’universel n’est pas sans source, que l’apostolicité n’est pas sans mémoire, que la communion n’est pas sans centre visible.


Conclusion

Ainsi, la difficulté protestante devant l’expression catholique romaine ne provient pas d’une incompatibilité des mots, mais d’un héritage conflictuel. Lorsque les termes sont restitués à leur sens originel — catholicité comme universalité du dépôt apostolique ; romanité comme continuité d’un siège fondé par les Apôtres — leur union apparaît non seulement possible, mais profondément cohérente.

Ce que certains regardent comme une antinomie est, à la lumière de l’histoire antique, une complémentarité : la catholicité reçoit son unité spirituelle du Christ, et la romanité signifie l’un de ses enracinements historiques. Lorsque ces deux dimensions sont comprises ensemble, elles ne s’opposent plus. Elles se répondent, comme l’âme et le corps, pour former une Église qui est à la fois universelle et héritière d’une tradition apostolique vivante.