Il est des paroles du Seigneur qui, traversant les siècles comme un éclat de foudre, illuminent d’un seul trait le mystère présent et l’accomplissement futur. Lorsque Jésus dit : « Là où est le corps, là s’assembleront les aigles » (Luc 17,37), ce n’est point seulement une image jetée aux vents de l’Apocalypse ; c’est un sceau posé sur l’histoire, révélant à la fois la venue du Fils de l’homme et le chemin intérieur par lequel l’Église se prépare à son avènement.
Dans la langue sémitique où cette parole fut prononcée, le « corps » n’est pas la dépouille inerte que perçoivent les traductions et les imaginations occidentales. Le paghrā est le corps vivant, pénétré du souffle, organe de communion et espace de rencontre. Là où se trouve ce corps vivant, là est la vie, là est la lumière. Et c’est vers lui que s’élève le regard de ceux que le Seigneur appelle « aigles », non parce qu’ils survolent les ruines du monde, mais parce qu’ils discernent, d’un œil affiné par la pureté, ce que d’autres ne voient point.
Le discours prophétique ne se borne jamais à la lettre ; il porte en lui une force créatrice qui ouvre l’œil du cœur. Ainsi, la sentence du Christ s’avance vers le croyant non comme un verdict, mais comme une question : saura-t-il reconnaître maintenant le Corps vivant, afin de le contempler un jour dans sa gloire ? Car le discernement demandé au dernier jour n’est pas une illumination soudaine, tombant sur un esprit inattentif. Il est la maturation d’un regard exercé dans le temps, éduqué à la présence humble du mystère. Avant d’apercevoir le Fils de l’homme venant sur les nuées, il faut l’avoir reconnu dans la fraction du pain.
Dans les assemblées apostoliques, le pain n’était point un simple mémorial : il était la rencontre. Là, au milieu des frères, se tenait le paghrā, le Corps véritable, offert dans la bénédiction et la louange. Et Paul, d’une voix grave, avertissait : « Celui qui mange sans discerner le Corps… » Comme si l’apôtre voulait dire que la vision ultime s’apprend dans l’humilité des signes, et que l’absence de discernement dans l’aujourd’hui obscurcit le regard de demain.
Pourtant, à travers les siècles, un combat discret s’est levé autour de cette vision. Certains, ne contemplant dans le pain qu’un symbole, ont construit leur foi sur l’écoute intérieure et la méditation personnelle, sans percevoir la profondeur du mystère eucharistique. D’autres, scrutant les Écritures, les Pères et les traditions primitives, ont senti dans leur âme un appel silencieux : l’appel du Corps vivant. Comme les aigles dont parle le Seigneur, ils ont aperçu, au-delà des formes visibles, une réalité brûlante, attirante, irrésistible.
C’est ainsi que l’on voit, en ces temps de réflexion et de retour aux sources, des croyants issus des communautés réformées, souvent instruits, souvent éprouvés, s’avancer vers les Églises où demeure la plénitude sacramentelle. Ce n’est point l’attrait de l’antique, ni la nostalgie du rite ; c’est la découverte d’un mystère présent. Leur marche n’est pas un jugement contre leurs pères, mais un approfondissement de la lumière reçue. Ils ne fuient pas leur terre natale ; ils répondent à une vision qui se précise. En eux agit cette parole prophétique : là où est le Corps, là s’assemblent ceux qui voient.
Il ne faut point s’étonner que ce mouvement soit discret : les aigles ne se rassemblent point dans la poussière, mais dans la hauteur. Ils reconnaissent ce que la plupart ne discerne pas : dans l’Eucharistie, non un pain seulement, mais le Vivant qui se donne ; dans la liturgie, non une forme, mais la présence du Royaume déjà commencée. Leur retour n’est pas une rupture : c’est un accomplissement.
Ainsi se prépare l’Église du dernier jour. Le discernement eucharistique n’est pas une dévotion parmi d’autres : il est l’école du regard, le creuset de la vision, l’avant-goût de la manifestation. Celui qui apprend à reconnaître le Corps dans le temps présent sera prêt à reconnaître le Seigneur lorsqu’il apparaîtra dans sa gloire. Car il n’y a qu’un seul Corps : voilé aujourd’hui dans le pain de la Qourbana, manifesté demain dans la lumière du Royaume.
Et lorsque viendra l’heure où les nations verront le Fils de l’homme, alors se vérifiera la parole : les aigles se rassembleront autour du Corps vivant. Non parce qu’ils auront deviné, mais parce qu’ils auront appris à voir. L’œil qui discerne maintenant sera l’œil qui contemple alors. Et l’Église, transfigurée, reconnaîtra dans l’éclat du dernier jour Celui qu’elle avait déjà adoré dans l’humble mystère du pain rompu.
