Il est des articles du Symbole des Apôtres qui, simples comme une pierre antique, portent pourtant la profondeur des abîmes. Celui-ci : « Il est descendu au séjour des morts » semble à certains un détail de la Passion ; mais l’âme attentive y découvre une vérité plus vaste, comme si la Tradition avait déposé dans cette formule brève l’écho d’un mystère qui concerne chaque fils d’Adam. Car ce que le Christ accomplit une fois pour toutes dans sa descente, il le révèle pour tous dans l’heure ultime : nul ne passe de ce monde à l’autre sans rencontrer le Fils vivant.
L’Écriture elle-même nous conduit sur ce chemin. Dans l’Évangile selon saint Jean, le Seigneur proclame : « L’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu. » Cette parole, jaillie des profondeurs de la vie divine, dépasse les horizons de la seule résurrection finale. Elle annonce ce que le Créateur opère au cœur même de la mort : la voix du Christ traverse l’obscurité qui sépare le temps de l’éternité. Les anciens disaient : « La mort est silence » — mais voici que ce silence devient écoute, car le Fils y fait retentir son Verbe. La descente au séjour des morts n’est donc pas un épisode isolé dans l’économie du salut : elle est le gage que la lumière divine atteint toute créature jusque dans l’instant où l’âme quitte le corps.
Il est vrai que ce mystère n’est jamais exposé par le Christ sans une gravité sacrée. Dans Jean 5, cette voix qui appelle les morts n’est ni clameur de menace ni invitation tardive, mais la manifestation ultime de la vérité. Là où l’homme n’entendait sur la terre qu’un écho voilé, là il rencontre le Verbe face à face. Ce n’est pas une « seconde chance » au sens où l’on se représenterait un repentir artificiel, offert après une vie refusée ; c’est l’accomplissement de la grâce qui, depuis le premier souffle, frappa doucement à la porte du cœur. Le Christ, qui poursuivit Zachée au pied du sycomore et appela Marie dans son deuil, poursuit chaque homme jusque dans la nuit de la mort ; mais il n’impose jamais la lumière — il la révèle dans sa plénitude.
Cette vérité, l’Évangile nous la peint dans une scène qui domine toute l’histoire du monde : le Christ crucifié entre deux larrons. Là se déploie, sous nos yeux et ceux du ciel entier, le drame intérieur qui se joue dans chaque âme à l’instant décisif. Deux hommes meurent, deux cœurs s’ouvrent ou se ferment, tandis que la voix du Fils retentit dans leur agonie. L’un blasphème, prisonnier de lui-même, incapable de reconnaître dans le Crucifié autre chose qu’un compagnon d’infortune. L’autre, visitant soudain sa propre nuit, discerne dans le même visage meurtri la douceur du Roi éternel. Le bon larron n’a pas reçu une seconde chance ; il a reçu la vérité mise à nu par la souffrance, la lumière que rien ne peut désormais voiler.
Ainsi le Calvaire devient la parabole vivante de ce qui attend chaque homme au seuil de la mort. Le Crucifié, centre de toute histoire humaine, se tient au milieu ; à sa droite et à sa gauche se tiennent les libertés que Dieu ne violente pas. Là, l’âme voit comme jamais elle n’a vu ; là, l’amour du Fils pénètre les replis les plus secrets ; là se brisent les illusions d’une vie ; là se révèlent la beauté vivante de la miséricorde et la gravité de la vérité. Mais ce moment n’est pas un examen administratif de la destinée éternelle : il est la rencontre, la dernière et la première, celle où l’âme, dépouillée de toute ombre, se tient devant la Lumière qu’elle a toujours cherchée sans le savoir.
Il faut le dire avec force : cette rencontre n’est pas un rattrapage offert après un refus obstiné ; elle est l’épanouissement de la grâce première, cette grâce qui, tout au long de la vie, appela, attira, troubla, éclaira, souvent en secret. Si l’âme se tourne alors vers le Christ, comme le larron repentant, ce n’est pas qu’elle bénéficie d’une indulgence tardive : c’est que la présence du Fils révèle en elle un désir enfoui, une ouverture que la vie n’avait pas réussi à étouffer. Si l’âme, comme l’autre larron, se ferme à la lumière, ce n’est pas faute de grâce, mais parce que la liberté peut se pétrifier jusque devant l’évidence même de Dieu.
Ainsi se comprend l’article du Credo : « Il est descendu au séjour des morts. » Le Christ y entra une fois, mais pour que chacun sache que là où l’homme tombe, le Fils le rejoint. Il ne descend pas pour annuler la liberté, mais pour que la liberté soit éclairée. Il ne descend pas pour recommencer l’histoire, mais pour la révéler en vérité. Il ne descend pas pour donner une seconde chance, mais pour que la première chance — celle qui est la vie entière — trouve son achèvement dans la clarté de son regard.
Lorsque l’âme quitte le monde visible, elle n’entre pas dans un vide :
elle entre dans une rencontre.
Et cette rencontre n’est autre que celle du Bon Pasteur, venu chercher jusque dans la nuit la brebis qui s’égarait.
Alors, selon sa parole, « ceux qui entendront vivront ».
