Les sacrements de l’Église préparent à la rencontre du Christ dans l’Au-delà

Il est des mystères dont l’Église parle avec une gravité presque tremblante, comme si elle touchait du doigt les portes mêmes de l’éternité. La rencontre de l’âme avec le Christ au moment de la mort est de ceux-là. La Tradition affirme que nul ne quitte le monde sans se tenir devant Celui qui en est la Lumière. Cet instant, où la vérité se dévoile et où l’amour appelle, n’est pas une seconde chance, mais le sceau final de la grâce qui, depuis le premier souffle, poursuit l’homme dans les détours de son histoire.

Or les sacrements, par lesquels l’Église nourrit, guérit, éclaire et sanctifie les siens, ne sont pas des rites extérieurs ajoutés à l’Évangile : ils sont les étapes d’une pédagogie divine, les empreintes visibles d’une formation invisible, visant précisément à préparer l’âme à cette heure suprême où elle rencontrera son Seigneur face à face. Ce que le Christ accomplira en un instant dans la plénitude de sa lumière, les sacrements commencent à l’accomplir lentement, avec patience, dans l’épaisseur des jours.

Dans le Symbole, lorsque l’Église professe « Il est descendu au séjour des morts », elle proclame que le Fils pénétra la nuit pour y faire jaillir la vie. Mais cette descente unique devient la clef de compréhension de la rencontre personnelle de chaque homme avec le Christ au moment de la mort. Celui qui visita les profondeurs jadis vient maintenant à la rencontre de toute âme dans l’instant où elle quitte le corps. Là, la voix annoncée en Jean 5 — « tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu » — retentit comme un appel solennel, un dévoilement, un jugement d’amour.

C’est pour cette rencontre que les sacrements disposent l’âme.
Ils ne la dispensent pas de cette heure ; ils l’y conduisent.
Ils ne la préparent pas à éviter la vérité ; ils l’éduquent à l’aimer.

Le baptême, sceau de la filiation divine, est la première empreinte de lumière apposée sur l’être : il insère l’homme dans la vie du Christ, de sorte que, lorsque brilleront les yeux du Sauveur dans la mort, l’âme reconnaisse celui qui l’a engendrée à la vie nouvelle.
L’Eucharistie, nourriture du pèlerin, enseigne au cœur la familiarité de la présence : celui qui a communié souvent sait déjà, par expérience, que le Christ n’est pas un juge étranger, mais un hôte qui demeure.
La réconciliation, en brisant les résistances du cœur, prépare l’âme au dévoilement final : l’homme y apprend à se tenir en vérité devant Dieu, anticipant cette heure où plus rien ne restera voilé.
L’onction des malades, enfin, unit l’agonisant au Crucifié, comme pour lui dire : « Tu ne seras pas seul dans ta traversée ; j’ai marché avant toi, je marcherai avec toi. »

Ainsi les sacrements transforment-ils lentement l’être intérieur. Ils creusent dans l’âme un espace de docilité, d’humilité, de lumière, qui lui permettra, à l’heure décisive, de recevoir le Christ non comme un étranger, mais comme le Maître aimé. Ils n’abolissent pas la liberté ; ils la guérissent. Ils n’éteignent pas la vérité ; ils l’adoucissent. Ils n’assurent pas le salut sans l’adhésion du cœur ; ils rendent cette adhésion plus accessible, plus naturelle, plus conforme au mouvement profond de l’âme créée pour Dieu.

La scène des deux larrons, au sommet du Golgotha, éclaire en une image l’ultime rencontre. Deux hommes meurent : l’un s’ouvre à la lumière, l’autre la refuse. Aucun des deux n’a reçu les sacrements, et pourtant l’un reconnaît immédiatement dans le Crucifié son Roi. Il y avait en lui, invisible aux hommes, une disposition secrète, une brèche ouverte par la souffrance, par la vérité, par quelque grâce oubliée. Les sacrements, aujourd’hui, œuvrent précisément à cela : ils façonnent dans l’homme ces dispositions intérieures, cette capacité de reconnaissance, ce regard purifié qui, à l’instant de la mort, permet de dire comme le larron repentant : « Souviens-toi de moi. »

Ainsi, les sacrements ne changent pas le fait de cette rencontre ; ils en changent l’accueil. Ils ne déterminent pas mécaniquement l’issue ; ils orchestrent l’accord du cœur avec la lumière. Ils ne suppriment pas la purification post mortem ; ils en atténuent l’ardeur en brûlant déjà, ici-bas, les attaches impures. Ils ne remplacent pas la liberté ; ils l’éduquent pour qu’elle s’ouvre au Bien lorsqu’il se manifestera dans toute sa splendeur.

Et lorsque, après avoir accompli la course, l’âme se tiendra devant le Fils vivant, elle comprendra alors ce que furent ces gestes sacrés, ces eaux versées, cette huile répandue, ce pain rompu : non des rites isolés, mais les mains mêmes du Christ préparant son enfant à le regarder en face.
Alors se révélera pleinement la vérité de la parole :
« Ceux qui entendront vivront. »