Pourquoi le Canon biblique et pas la Vierge Marie ?

Il est des moments dans la vie d’un chrétien où se révèle, comme sous un rayon inattendu, la profonde cohérence de la foi. Celui qui, humblement, scrute les voies de Dieu dans l’histoire découvre parfois que les vérités qu’il croyait isolées ou secondaires s’assemblent soudain comme les pierres d’un même édifice. Alors une question surgit, simple et redoutable : si nous recevons de la Tradition le canon des Écritures, pourquoi refuserions-nous de recevoir d’elle ce qu’elle affirme avec une même unanimité sur la Mère du Seigneur ?

Car il faut le dire avec une fermeté paisible : la virginité perpétuelle de Marie ne se déduit pas de l’Écriture seule.
Ce n’est pas l’Écriture qui tranche explicitement, c’est la mémoire unanime de l’Église ancienne.
Et devant cette mémoire, une nouvelle interrogation s’élève : comment celui qui reconnaît la Tradition comme maîtresse lorsqu’elle nous donne le canon peut-il la traiter comme servante lorsqu’elle parle de Marie ?


I. Une incohérence cachée dans la démarche protestante

Les Réformateurs voulurent purifier l’Église des abus, des superstitions et des excès. Leur intention était noble. Mais, dans le feu du combat, ils prirent parfois une décision radicale : réduire l’autorité de la Tradition au strict minimum nécessaire pour conserver l’Écriture.

Ainsi, dans leur désir de préserver la pureté du texte inspiré, ils acceptèrent que la Tradition dise :

  • Ceci est Écriture,
  • Ceci ne l’est pas.

Mais lorsque la même Tradition disait :

  • Marie est demeurée vierge,
  • Cette confession est universelle depuis les Pères,
  • Elle exprime la dignité du Christ et la sainteté du mystère,

alors, soudain, elle devenait suspecte, voire corrompue.

Pourquoi cet étrange partage ?
Pourquoi cette dichotomie artificielle ?
Pourquoi la Tradition serait-elle infaillible pour discerner Matthieu et Luc d’écrits apocryphes, mais faillible lorsqu’elle témoigne de la virginité perpétuelle — vérité reçue dès le IIᵉ siècle, répétée par tous les Pères grecs et latins, confessée par toutes les Églises ?

L’histoire, ici, nous met devant une évidence austère : on ne peut recevoir la Tradition pour le canon et la rejeter pour Marie sans déchirer la tunique sans couture de la foi apostolique.


II. La virginité perpétuelle : une tradition universelle de l’Église indivise

Qu’on ouvre les écrits des Pères, qu’on interroge l’Orient ou l’Occident, qu’on écoute Ignace d’Antioche, Irénée, Athanase, Jérôme, Éphrem, Augustin, Chrysostome :
tous parlent d’une même voix.

Pour eux, la virginité perpétuelle de Marie n’est pas une spéculation tardive ni une dévotion sentimentale.
Elle est :

  • une confession christologique (le Fils né d’elle est le Saint de Dieu),
  • une confirmation de l’unicité de l’Incarnation,
  • un signe prophétique (Éz 44 : « la porte fermée par où seul passe le Seigneur »),
  • un trésor reçu, non inventé.

Aucun père orthodoxe, aucun père latin, aucun rite liturgique antique n’en doute.
La question n’est jamais débattue avant l’arrivée du protestantisme, et encore : elle n’est discutée qu’en Occident, plusieurs siècles après l’Église ancienne.

Ainsi, celui qui nie la virginité perpétuelle se sépare non seulement du catholicisme romain, mais :

  • des Églises orthodoxes,
  • des Églises orientales (assyro-chaldéennes, syriaques, coptes),
  • des Pères du IIᵉ au Ve siècle,
  • de l’Église indivise.

Il se sépare, surtout, du consensus primitif : ce consensus qui fut la même autorité qui nous donna le canon.


III. Le même témoin : Tradition du canon, Tradition mariale

Il y a un fait que l’on ne peut pas réduire au silence : le témoin qui atteste Matthieu, Marc, Luc et Jean est le même qui atteste la virginité perpétuelle.

Le témoin est unique :
la Tradition apostolique.

  • Si elle s’est trompée sur Marie, elle aurait pu se tromper sur l’Écriture.
  • Si elle a inventé la virginité perpétuelle, que peut-on dire de son discernement des Évangiles ?
  • Si elle n’est plus fiable dans la doctrine, pourquoi le serait-elle dans le canon ?

Rejeter la Tradition mariale tout en gardant le canon revient à bâtir une maison sur un pilier et à renverser le second : la structure tient encore par grâce, mais elle ne repose plus sur sa base naturelle.


IV. La question de Marie n’est pas secondaire : elle est christologique

Les protestants affirment volontiers que la virginité perpétuelle est secondaire.
Mais pour les Pères, elle ne l’était pas.
Elle n’était pas une curiosité biologique, mais une confession sur la personne du Christ.

Marie est, pour eux :

  • la Vigne intacte d’où sort la Vie,
  • le Temple où le Très-Haut réside,
  • l’Arche nouvelle qui porte la Parole incarnée,
  • la Porte par laquelle seul le Seigneur entre (Éz 44).

Ainsi, nier la virginité perpétuelle n’est pas une attaque contre Marie : c’est une déchirure dans la compréhension du mystère de l’Incarnation.

Car si le sein qui a porté Dieu pouvait retourner à une vie commune, alors l’événement de l’Incarnation serait réduit à un fait parmi d’autres, perdant son caractère unique, sacré, séparé.

L’argument protestant affirme : il n’y a pas de texte.
La Tradition répond : il y a un mystère.
Et ce mystère, l’Église entière l’a confessé.


V. Conclusion : si l’on reçoit la Tradition pour l’Écriture, on doit la recevoir pour Marie

Celui qui reconnaît à la Tradition l’autorité d’établir le canon ne peut lui refuser l’autorité de parler sur Marie.

L’un et l’autre viennent :

  • du même temps apostolique,
  • du même consensus universel,
  • du même témoignage unanime des Églises,
  • du même Esprit qui conduit dans la vérité.

Vouloir l’un sans l’autre, c’est vouloir la lumière sans la lampe, la musique sans l’instrument, l’arbre sans racines.

L’Église primitive, elle, n’a jamais séparé ces dons :
elle a reçu la Parole écrite et la Mère du Verbe avec la même vénération.
Car toutes deux conduisent au Christ : l’une comme Livre, l’autre comme Arche.