Il est des vérités dont la simplicité majestueuse traverse les siècles comme une colonne de feu guidant les pèlerins dans la nuit. Parmi elles resplendit celle-ci : la Qourbana est inséparable du sacerdoce, et le sacerdoce est inséparable de cette ligne vivante qui descend des Apôtres comme un fleuve qui ne tarit point, parce qu’il prend sa source au cœur même de Dieu.
Lorsque l’on contemple l’Église apostolique, telle qu’elle surgit dans la lumière du matin chrétien, un fait apparaît avec l’évidence des choses divines : le Christ n’a pas seulement laissé des paroles, Il a laissé des hommes. Il n’a pas seulement confié un message, Il a confié un pouvoir. Il n’a pas seulement institué une mémoire, Il a institué une offrande. Et cette offrande – la Qourbana – Il ne l’a pas remise aux foules ni aux disciples en général, mais à ceux sur qui Il avait imposé les mains, soufflé l’Esprit, et dit : « Faites ceci en mémoire de moi. »
La Qourbana n’est donc pas un repas fraternel que la communauté invente ; elle est l’acte sacerdotal dans lequel l’Église reconnaît son Seigneur vivant, l’acte redoutable et doux où le Verbe éternel se laisse toucher par des mains humaines. Il fallait pour cela des mains purifiées, consacrées, marquées du sceau. C’est pourquoi, dès les temps les plus reculés, l’Église distinguait clairement ceux qui annoncent la Parole de ceux qui offrent le Sacrifice. Le diacre proclame, le prêtre offre. Le premier prépare le chemin ; le second entre dans le Saint.
Ainsi, à travers les siècles, la célébration de la Qourbana demeure le privilège redoutable du sacerdoce. Non par honneur humain, mais par nécessité divine. Car il faut un cœur brûlé par l’Esprit pour s’avancer vers l’autel ; il faut un sceau pour que les mots murmurés deviennent la Parole agissante ; il faut une onction pour que l’oblation terrestre devienne participation au mystère céleste.
Mais ce sceau, nul ne se le donne à lui-même. Il ne jaillit pas de l’enthousiasme d’un homme, ni de la ferveur d’une communauté. Il descend d’en-haut, et passe par les mains de ceux que le Seigneur Lui-même a oints. Le sacerdoce ne se crée pas : il s’hérite. Il n’est pas une fonction, mais une descendance. Non une invention, mais une transmission.
Et cette transmission est ce que l’Église appelle la succession apostolique.
Certains, en scrutant les documents de l’histoire, voudraient la mesurer comme on mesure un fleuve sur une carte. Ils cherchent les parchemins, les signatures, les listes, comme si le mystère de Dieu devait se soumettre aux archives humaines. Il est vrai : les siècles ont leurs ombres, leurs lacunes, leurs silences. Une persécution peut disperser un clergé, une invasion peut brûler des registres, une épidémie peut emporter en un jour ceux qui portaient l’onction.
Mais l’absence de document n’est pas l’absence de Dieu.
La succession apostolique n’est pas d’abord une chaîne de papier : elle est une chaîne de grâce. Elle repose moins sur la mémoire des hommes que sur la fidélité du Seigneur. Car le Christ n’a pas promis que les archives subsisteraient ; Il a promis que Son Église subsisterait, et que « les portes de l’enfer ne prévaudraient pas contre elle ». La question n’est donc pas : « Pouvons-nous tout prouver ? » mais : « Le Christ abandonne-t-Il Son œuvre ? »
S’Il est fidèle — et Il l’est — alors Sa main invisible a guidé les mains visibles qui imposaient les mains, de génération en génération, jusqu’à nous. Alors le sacerdoce demeure, non pas parce que les hommes ont été vigilants, mais parce que Dieu a été fidèle. Et la Qourbana demeure parce que Celui qui l’a instituée veille sur ceux qui la célèbrent en Son Nom.
Voilà pourquoi l’Église prie et croit : nous recevons la succession apostolique par la foi autant que par les documents. Car la foi n’est pas l’ennemie de l’histoire : elle en est la lumière.
Dès lors, lorsque le prêtre s’avance vers l’autel pour célébrer la Qourbana, ce n’est pas seulement l’homme que l’on voit, c’est la longue lignée des apôtres que l’on perçoit derrière lui. C’est Pierre, c’est Jacques, c’est Jean ; c’est le souffle du Christ dans la chambre haute, qui descend encore, comme une huile secrète, jusqu’aux prêtres de notre temps. Eux aussi portent le sceau. Eux aussi s’avancent tremblants dans la présence du Dieu vivant. Eux aussi redisent : « Le Seigneur soit avec vous ! » Et le peuple répond : « Et avec votre esprit ! », reconnaissant dans cet esprit le vestige sacré de la Pentecôte.
Ainsi la Qourbana, la succession apostolique et le sacerdoce ne sont pas trois réalités, mais une seule : le Christ vivant dans Son Église.
- Sans Qourbana, le sacerdoce se vide.
- Sans sacerdoce, la Qourbana disparaît.
- Sans succession apostolique, l’un et l’autre s’évanouissent, comme un rameau séparé de la vigne.
Mais lorsque la succession demeure — malgré les tempêtes, malgré les siècles, malgré les ténèbres — alors la lumière ne s’éteint point. Alors l’Église peut encore dire : « Nous avons un autel ». Alors les fidèles peuvent encore s’assembler autour du sacrifice : non pour inventer, mais pour recevoir ; non pour rappeler seulement, mais pour participer.
Et l’on comprend que de toutes les promesses du Christ, celle-ci est peut-être la plus étonnante : Il a voulu que Son offrande demeure entre les mains des hommes. Et pour que ces mains ne manquent jamais, Il a gardé Son Église comme on garde la prunelle de ses yeux.
