La perte du sacerdoce dans la Réforme et l’évanouissement de la Qourbana

Il est des heures où l’histoire de l’Église ressemble aux fresques antiques dont la couleur s’est effacée : les contours demeurent, mais la vie s’en est allée. Ainsi en fut-il, dans une large part de la chrétienté, au temps de la Réforme. On parla de restauration, de retour aux sources, de pureté retrouvée ; mais l’on ne vit pas que, dans l’ardeur de purifier l’édifice, on avait brisé la pierre même sur laquelle reposait l’autel.

Car la Réforme, en rejetant le sacerdoce particulier, a rompu avec la logique sacrée que le Christ avait instituée. Elle conserva la Parole, mais elle perdit l’Offrande ; elle conserva l’enseignement, mais elle perdit le Sacrifice ; elle conserva la table, mais elle perdit l’autel. Et ainsi, dans ce mouvement où tant d’âmes cherchaient la lumière, une part essentielle de la lumière sacramentelle fut éteinte.

1. Le geste perdu : la rupture du sacerdoce

Lorsque les réformateurs proclamèrent que tous les baptisés étaient prêtres, ils avaient raison en un sens profond : tout chrétien est appelé à offrir sa vie, son cœur, son travail, en sacrifice spirituel. Mais ils se trompèrent lorsqu’ils crurent que ce sacerdoce intérieur abolissait le sacerdoce ministériel.

Ils ne virent pas — ou ne voulurent pas voir — que dans l’Ancienne Alliance, Israël lui-même était « un peuple de prêtres », et pourtant, au cœur de ce peuple sacerdotal, Dieu avait institué Aaron. Le sacerdoce intérieur n’avait jamais supprimé le sacerdoce ordonné.

Ainsi en fut-il dans la Nouvelle Alliance. L’Église entière est un peuple sacerdotal ; mais au cœur de ce peuple, des hommes sont consacrés, oints, marqués du sceau pour s’avancer vers l’autel et offrir la Qourbana. En supprimant ces hommes, la Réforme supprima le ministère même où la présence sacrée se donnait.

Elle conserva des pasteurs, hommes de la Parole ; elle supprima les prêtres, hommes de l’Offrande.

2. Conséquence inévitable : la disparition de la Qourbana

Lorsque l’on retire la pierre d’angle d’une voûte, l’édifice tout entier s’affaisse. Ainsi, lorsque la Réforme retira le sacerdoce, la Qourbana — l’oblation sacrée confiée par le Christ — s’effaça avec lui.

On continua à rompre le pain.
On continua à citer les paroles du Seigneur.
On continua à partager la coupe.

Mais ces gestes, privés du sceau sacerdotal, se vidèrent de leur nature. Ils perdirent leur caractère sacré pour devenir des signes, des mémoriaux, des symboles de communion. Le mystère demeura évoqué, mais non plus rendu présent. La parole fut dite, mais non consacrante ; le pain fut rompu, mais non transfiguré.

De la Qourbana ne resta plus que l’écho.

3. Une cène sans autel : l’ombre au lieu du corps

Ainsi naquit ce que les Églises réformées appellent la Sainte-Cène. Belle par sa sobriété, noble par son intention, respectueuse par sa forme, elle demeure pourtant une célébration sans autel, c’est-à-dire sans l’acte où Dieu descend vers Son peuple dans la Présence sacrée.

La Sainte-Cène est un souvenir ;
La Qourbana est un sacrement.

La Sainte-Cène annonce ;
La Qourbana accomplit.

La Sainte-Cène rappelle la croix ;
La Qourbana en actualise la grâce.

La Sainte-Cène est un repas de mémoire ;
La Qourbana est une offrande véritable.

Ce que l’une montre du doigt, l’autre le contient ; ce que l’une dit, l’autre le réalise ; ce que l’une signale, l’autre le transmet. Ainsi la Sainte-Cène n’est pas fausse : elle est incomplète. Elle n’est pas erronée : elle est amputée. Elle n’est pas mensonge : elle est ombre. Elle n’est pas la Qourbana : elle en est la silhouette fragile, projetée sur les murs de l’histoire lorsque la lumière du sacerdoce s’est écartée.

4. Une perte spirituelle plus que rituelle

Il ne s’agit pas ici d’une querelle de formes, ni d’une nostalgie liturgique. Il s’agit d’un mystère. Lorsque le prêtre, marqué du sceau reçu des apôtres, s’avance vers l’autel, il porte en lui, invisible mais réelle, la continuité même du Christ agissant dans Son Église. La Réforme a rompu cette continuité. Elle a voulu que la grâce passe directement du ciel à la communauté, sans passer par les mains consacrées. Mais Dieu n’agit pas comme l’homme imagine : Il a choisi des médiateurs, et c’est Lui qui, en Sa sagesse, a donné au sacerdoce son pouvoir.

Ainsi, sans sacerdoce, la Qourbana disparaît :
sans prêtre, il n’y a plus d’autel ;
sans autel, il n’y a plus de sacrifice ;
sans sacrifice, il n’y a plus de Présence ;
sans Présence, il n’y a plus que mémoire.

5. Le choix de Dieu, non l’invention de l’Église

La Qourbana n’est pas ce que l’Église a fait d’elle-même ; elle est ce que le Christ a voulu qu’elle fût. Il ne l’a pas confiée à tous, mais à quelques-uns ; non pour les établir au-dessus des autres, mais pour qu’ils servent les autres de manière plus profonde, plus humble et plus cachée.

C’est pour cette raison que la Réforme, en rejetant le sacerdoce, a rejeté une part du dessein de Dieu. Elle a cru rendre au peuple la dignité ; mais elle lui a retiré le don. Elle a cru purifier l’Église ; mais elle en a effacé la source. Elle a cru revenir à l’Évangile ; mais elle en a retranché le geste central : « Faites ceci », non seulement pour rappeler, mais pour offrir.

Et c’est pourquoi la Cène, malgré sa beauté morale, malgré sa simplicité touchante, demeure en deçà de la Qourbana. L’une est un souvenir partagé ; l’autre est une effusion. L’une est un repas ; l’autre, un sacrifice. L’une parle ; l’autre agit.

La Réforme a gardé la voix.
L’Église apostolique a gardé le souffle.