Il est des heures où l’histoire de l’Église redevient une vallée sacrée, semblable à ces plaines orientales où le vent du désert soulève encore la poussière des antiques caravanes. Dans ces moments de grâce, l’âme attentive croit percevoir un murmure lointain : ce sont les voix des témoins des premiers jours, la résonance des pas apostoliques, le parfum de la Parole à son aurore. Alors se lève dans le cœur une interrogation grave : comment les Apôtres annonçaient-ils l’Évangile ? Et nous, héritiers de la Réforme, annonçons-nous aujourd’hui cette Parole comme eux l’annonçaient ?
Beaucoup, dans nos assemblées modernes, imaginent volontiers Pierre ou Paul debout devant une congrégation ordonnée, développant longuement un texte sacré, verset après verset, selon la forme qui est devenue la nôtre. Mais lorsque la lumière de Dieu dissipe les représentations faciles, l’histoire s’ouvre, et l’image s’efface : les Apôtres ne prêchaient point comme nous prêchons.
Ils proclamaient le même Christ ; mais l’accent, le souffle, le cadre, l’autorité, la forme elle-même de leur annonce étaient d’un autre monde.
I. Le temps apostolique : la Parole comme un feu vivant
Lorsque le Seigneur envoya ses Apôtres, il ne leur donna point un livre ; il leur remit une Parole. Cette Parole n’était ni lettre, ni rouleau, ni chapitre : elle était esprit et vie. Elle vivait dans la mémoire, elle brûlait dans le cœur, elle se transmettait comme un flambeau sacré.
Le monde où elle se déploya était un monde d’oralité, de rythme, de parallélisme, un monde où la vérité se porte davantage qu’elle ne s’analyse. La prédication apostolique ressemblait aux grandes proclamations des prophètes, non aux homélies de nos chaires.
Elle était :
– brève, comme un éclair qui révèle tout un horizon ;
– mémorisée, comme une mélodie céleste confiée à la mémoire fidèle ;
– rythmée, car le peuple saint vivait par cœur, plus que par lecture ;
– liturgique, insérée dans le repas sacré, entre la Qoubala et la Qourbana ;
– objective, portant le sceau d’une tradition reçue, et non l’empreinte d’un homme.
L’Église, encore petite, se réunissait dans ces maisons simples où la Parole circulait de bouche à oreille, comme les premiers jours où le Christ enseignait sur la montagne. Là, le centre du culte n’était pas une prédication : le centre était le Christ, présent dans la fraction du pain.
II. La Réforme : la Parole écrite dressée comme une flamme
Les siècles passèrent ; la pensée grecque imprégna l’Église ; les Pères parlèrent dans les basiliques ; l’Écriture fut divisée en chapitres et en versets. Alors surgit, dans l’histoire chrétienne, un autre rapport à la Parole : le rapport écrit.
La Réforme, rétablissant l’Écriture comme lumière souveraine, fit œuvre prophétique. Mais ce triomphe de la Bible s’inscrivait dans un monde nouveau :
– le livre imprimé façonnait les consciences ;
– la lecture individuelle devenait possible ;
– l’analyse dominait l’esprit ;
– la culture occidentale substituait à la mémoire l’exégèse méthodique.
Ainsi s’éleva dans les temples réformés la prédication expositive : noble, ardente, pénétrante ; une prédication où l’Écriture est scrutée, expliquée, argumentée.
La forme avait changé :
– ce n’était plus le rythme sémitique, mais la logique grecque ;
– ce n’était plus la tradition orale, mais le commentaire écrit ;
– ce n’était plus la communauté qui proclamait, mais le prédicateur qui interprétait.
Privée de l’oralité primitive, et ayant dépouillé l’Eucharistie de sa dimension sacrée, la Réforme plaça au centre du culte la chaire, d’où la Parole devait rayonner avec autorité.
Ainsi brilla de nouveau l’Évangile : mais sous une forme née de son siècle.
III. Les raisons de ces différences
1. Oralité sémitique et lecture occidentale
Les Apôtres vivaient dans un monde de mémoire ; les réformés vivent dans un monde de livres.
2. Eucharistie centrale et chaire centrale
Chez les premiers disciples, la prédication conduisait au mystère du pain rompu ; dans nos temples, elle en est le sommet.
3. Tradition objective et interprétation personnelle
La proclamation apostolique était une répétition fidèle ; la prédication réformée est un exposé singulier.
4. Petites maisons et grandes assemblées
L’Église primitive se partageait en groupes d’une vingtaine d’âmes ; les temples réformés rassemblent des centaines de fidèles.
IV. Quelle lumière pour notre temps ?
Il ne s’agit point d’opposer deux formes légitimes du ministère : l’une et l’autre ont servi l’Évangile. Mais il est salutaire de reconnaître, humblement, que nous ne prêchons pas comme les Apôtres.
Eux proclamaient un message mémorisé, rythmé, reçu en commun ;
nous commentons un texte, que chacun lit dans son exemplaire.
Eux vivaient de tradition orale ;
nous vivons de la Bible imprimée.
Eux plaçaient l’Eucharistie au centre ;
nous plaçons la prédication.
Cette différence n’est ni un scandale ni un danger : elle est une lumière.
V. Exhortation aux évangéliques : ne faites pas de votre modèle une norme
Frères et sœurs qui aimez l’Écriture, recevez ces paroles sans crainte : votre prédication est bonne, mais elle n’est pas exclusive. Elle n’est ni la forme apostolique, ni la forme universelle, ni la forme immuable.
En la tenant pour la norme unique, vous risquez de :
– mépriser les formes anciennes où la Parole chantait dans la mémoire ;
– croire que le long discours analytique est la seule fidélité possible ;
– ignorer les fruits d’une proclamation brève et communautaire ;
– confondre la prédication moderne avec la prédication apostolique.
Il est bon d’aimer ce que l’on a reçu ; il est nécessaire d’en reconnaître les limites.
VI. Redécouvrir les trésors de la prédication apostolique
En revenant vers la source apostolique, on découvre une pureté oubliée.
- Le ministre s’efface, la Parole demeure.
- La communauté porte la Parole.
- Le message est simple, clair, accessible.
- La liturgie retrouve son centre : le Christ présent au milieu des siens.
- La Parole mémorisée imprègne la vie.
La prédication apostolique n’est pas inférieure : elle est différente, et parfois plus lumineuse.
VII. Réponse aux objections
Objection 1 : “Mais Pierre ou Paul ont prononcé de grands discours !”
Ces discours furent missionnaires, non liturgiques.
Ils furent exceptionnels, publics, liés à des situations historiques uniques.
La vie des communautés s’appuyait non sur ces discours, mais sur l’enseignement des Apôtres, transmis oralement, proclamé chaque semaine.
Objection 2 : “Mais Paul prêcha toute une nuit à Troas !”
Cet épisode fut une veillée d’adieu. Paul partait le lendemain.
Le texte dit qu’il dialoguait : ce n’était pas un sermon, mais un échange.
Et la réunion avait pour centre la fraction du pain.
Troas est un testament pastoral, non une norme liturgique.
Conclusion : revenir non à une forme, mais à une source
Ainsi ai-je appris, sans mépriser nos homélies, à les replacer dans l’histoire.
Elles sont une expression, non la forme primitive.
Et la redécouverte de la prédication apostolique — simple, mémorisée, rythmée, insérée dans la liturgie — m’a ouvert une paix nouvelle, une lumière ancienne.
Peut-être est-il temps que nos Églises évangéliques ouvrent leurs fenêtres, et laissent souffler l’air des premiers jours. Non pour imiter servilement le passé, mais pour retrouver la source vivante d’où jaillit toute prédication fidèle :
la Parole reçue, transmise, portée, proclamée.
Car, dans l’Église du Christ, la prédication n’est jamais un discours d’homme, mais une flamme qui se transmet de cœur à cœur :
« Voici ce que nous avons reçu du Seigneur. »
