Il est des scènes de l’Évangile qui, relues à la lumière de l’araméen, reprennent une luminosité inattendue.
Celle de Jésus avec Nicodème est de celles-là.
Nous voyons un maître d’Israël, homme de sagesse et de piété, s’approcher de nuit vers Celui qu’il sait venir de Dieu.
Mais ce maître va découvrir qu’une vie d’étude ne suffit pas pour entrer au cœur du Royaume : il faut renaître, recommencer, passer par les premiers degrés de l’enseignement du Christ.
I. « Être enfanté d’en haut » : le sens araméen
Dans l’évangile de Jean, Jésus dit à Nicodème :
« Il te faut naître d’en haut. »
En araméen, ce mot possède une densité que le grec a partiellement aplatie.
Il ne signifie pas seulement « naître de nouveau », mais être enfanté d’en haut, prendre naissance comme un enfant que l’on met au monde.
Autrement dit, Jésus dit à Nicodème :
« Avant d’être maître, accepte d’être enfant.
Avant de comprendre le Royaume, il te faut apprendre à naître. »
Ce n’est pas une humiliation : c’est la première étape de la véritable connaissance.
II. Nicodème ne peut entrer d’un seul coup dans les degrés supérieurs
Dans la pédagogie sémitique que Pierre Perrier met en lumière, on ne monte pas vers les choses de Dieu par un raccourci.
Il y a des degrés, des niveaux, une progression.
Le Christ n’enseigne pas la même chose aux foules, aux disciples, aux apôtres, et aux trois intimes.
Nicodème, pourtant maître en Israël, croit accéder immédiatement au sommet.
Il s’approche de Jésus comme on monte dans une bibliothèque, prêt à converser de théologie.
Mais Jésus le ramène à la porte :
« Si un homme ne naît d’en haut, il ne peut voir le Royaume de Dieu. »
Le Seigneur lui dit en substance :
- Tu veux la Malkoutha (enseignement intérieur du Royaume) ?
- Mais tu n’as pas encore reçu la Malpanoutha (enseignement fondamental).
- Tu veux pénétrer les mystères ?
- Mais tu n’es pas encore né spirituellement.
Nicodème vient pour discuter ;
Jésus l’invite à recommencer.
III. Le lait spirituel : un langage commun à Jésus, Pierre et la première Église
Ce que Jésus enseigne ici, Pierre l’exprimera plus tard d’une manière bouleversante :
« Comme des enfants nouveau-nés, désirez le lait pur de la Parole. »
(1 Pierre 2, 2)
Le lait, c’est le niveau de base :
- les paraboles,
- les premiers récits,
- les enseignements simples,
- la conversion du cœur,
- la nouvelle naissance dans l’eau et l’Esprit.
Avant de recevoir le pain solide des mystères — la Malkoutha, le Soudra, les Razé — il faut boire le lait.
Cette pédagogie n’est pas une métaphore : elle est le reflet de la structure même des Évangiles.
On ne commence pas par Jean 6 ou Jean 17 ; on commence par les Béatitudes, les paraboles, les premiers récits du Royaume.
Nicodème croyait comprendre le ciel ;
Jésus lui apprend d’abord à respirer.
IV. La condition du disciple : devenir enfant
Dans la logique évangélique, la vraie sagesse commence par une dépossession.
Nicodème doit renoncer à son statut, à ses connaissances, à son autorité, pour redevenir un enfant devant Dieu.
Être “enfanté d’en haut”, ce n’est pas un acte unique : c’est une entrée dans une formation.
L’Esprit ne se reçoit pas pour rester au seuil ; il se reçoit pour monter les différents niveaux de la Parole.
- On entre par la Malpanoutha.
- On grandit grâce à la Karozoutha.
- On mûrit dans la Malkoutha.
- On contemple dans le Soudra.
- On célèbre dans les Razé.
Ainsi se dessine une montée, un chemin d’initiation chrétienne, dont Nicodème franchit le premier pas dans la nuit où il rencontre Jésus.
V. Une vérité pour aujourd’hui : le lait ne suffit pas si l’on refuse d’apprendre à marcher
Cette scène est aussi une parole pour l’Église contemporaine.
Nombreux sont ceux qui, comme Nicodème,
- veulent saisir immédiatement les mystères,
- interprètent l’Écriture sans formation,
- s’imaginent monter aux hauteurs sans passer par les fondations.
Dans bien des milieux — notamment évangéliques — on lit les Évangiles comme un tout homogène, sans discerner les niveaux.
On veut aller droit au “pain solide” sans avoir reçu le “lait pur”.
Or, lorsqu’on ne respecte pas cette pédagogie :
- on confond symboles et littéralité,
- on tire des doctrines de passages réservés aux apôtres,
- on absolutise des paroles données à un niveau particulier,
- on se prive de la cohérence interne de l’enseignement du Christ.
En un mot : on lit la Bible comme Nicodème avant sa nouvelle naissance.
L’Écriture seule, sans formation, peut devenir un terrain glissant.
Non par faiblesse en elle-même, mais par méconnaissance du chemin par lequel elle doit être reçue.
Conclusion : Nicodème est notre frère
En Nicodème, l’Évangile nous offre un miroir.
Nous aussi avons longtemps lu les Évangiles “à plat”,
ignorant leurs degrés,
confondant le commencement et le sommet,
cherchant à entrer dans le Royaume par la fenêtre plutôt que par la porte.
Mais le Christ nous parle encore :
« Il faut naître d’en haut. »
Il faut devenir enfants pour recevoir le premier lait ;
disciples pour recevoir l’enseignement structuré ;
amis pour entendre les mystères ;
témoins pour en vivre.
Ainsi, comme Nicodème,
nous passerons de la nuit à la lumière,
de la compréhension humaine à la vision spirituelle,
du texte lu à la Parole reçue, transmise et vécue.
