Il est des moments où l’histoire de l’Église apparaît comme une vaste forêt, dont certains sentiers anciens se sont perdus sous la végétation des siècles. On avance, éclairé par une lumière fidèle, mais sans savoir que, sous nos pieds, d’autres voies plus anciennes, plus droites, plus profondes, menaient jadis au même but.
Ainsi en est-il des niveaux de l’enseignement du Christ, tels que nous les révèle aujourd’hui l’étude des traditions sémitiques à la lumière du travail patient de Pierre Perrier. Longtemps, l’Occident chrétien — et plus radicalement encore le monde protestant évangélique — a ignoré que les Évangiles n’étaient pas un simple récit continu, mais une catéchèse organisée en degrés, de la plus simple à la plus haute, selon la maturité spirituelle des auditeurs.
I. Une méconnaissance ancienne : l’Occident a perdu la structure de la Parole
Lorsque le christianisme passa du monde sémitique au monde gréco-latin, un phénomène silencieux se produisit :
la structure orale de la Parole se dissolut dans l’écriture.
L’enseignement de Jésus, transmis d’abord comme une école vivante — Malpanoutha pour les foules, Karozoutha pour les disciples, Malkoutha pour les apôtres, Soudra pour les intimes, Razé pour l’Église — fut peu à peu reçu comme un texte unique, homogène, linéaire.
Cette perte ne fut ni volontaire ni coupable. Elle est l’œuvre d’une histoire longue :
- la séparation d’avec la matrice juive ;
- la montée du latin ;
- la disparition des maîtres oraux ;
- l’autorité croissante du livre écrit ;
- l’imprimerie qui transforma la Bible en objet individuel.
Ainsi, l’Occident cessa de comprendre les Évangiles comme des instruments de formation, conçus comme un itinéraire catéchétique organisé, et les lut comme un récit à plat, sans distinguer la profondeur des niveaux.
Les grandes écoles d’exégèse, de Chrysostome à Calvin, furent magnifiques sur le sens spirituel, mais ignorèrent la structure sémitique qui en est la clé.
II. Une accentuation protestante : la lecture linéaire élevée en norme
La Réforme, dans son admirable souci de restituer aux fidèles la Parole de Dieu, a élevé l’Écriture écrite à un niveau qu’elle-même ne prétendait pas occuper.
Le Sola Scriptura, destiné à briser les abus, a fini par aplanir la Parole.
Le protestantisme évangélique, héritier direct de cette dynamique, pratique aujourd’hui une lecture :
- du texte sans la Tradition,
- du verset sans la structure,
- de la page imprimée sans l’oralité vivante,
- de l’individu sans le corps ecclésial.
Ainsi, les Évangiles deviennent, dans la plupart des milieux évangéliques :
- un récit historique,
- un manuel d’éthique,
- un document théologique,
- parfois même un “livre de ressources” pour la vie chrétienne.
Mais leurs niveaux internes, leur architecture liturgique, leur pédagogie graduée — tout cela demeure voilé.
Le Christ enseigne à plusieurs profondeurs, mais le lecteur n’en reçoit le plus souvent que la surface.
Cette méconnaissance n’est pas faute d’amour pour la Parole ; elle est faute de mémoire des apôtres.
III. Et pourtant : le Seigneur a conduit son Église malgré cette ignorance
Il faut ici rendre hommage à la providence divine.
Oui, l’Occident a perdu la structure sémitique ;
oui, le protestantisme a lu les Évangiles comme un texte linéaire ;
oui, la catéchèse apostolique s’est délitée en sermons dominicaux.
Mais le Seigneur, dans sa bonté, a conduit ses enfants par la surface lorsque les profondeurs leur étaient cachées.
Par une grâce étonnante,
des millions d’âmes se sont converties,
ont été nourries,
ont trouvé lumière, consolation, salut
à travers une lecture qui n’était pas celle que les apôtres avaient imaginée,
mais que Dieu a néanmoins bénie.
Dieu n’a pas laissé son peuple manquer de pain, même lorsque le pain fut coupé en tranches trop fines.
IV. Mais cette bénédiction ne supprime pas le danger : la Bible diffusée sans formation
La providence divine ne doit pas masquer la vérité historique :
diffuser la Bible seule, sans formation catéchétique, expose à de grands dangers.
Car l’Écriture n’a jamais été conçue pour être :
- auto-suffisante,
- autonome,
- détachée de sa matrice,
- interprétée individuellement,
- exposée sans guide.
Les Évangiles eux-mêmes sont le sommet, non la base.
Le Christ n’a pas donné un livre : il a formé des disciples,
selon une pédagogie graduée, communautaire, mémorisée, rythmée.
Quand cette pédagogie disparaît, la Bible devient :
- un terrain d’interprétations privées,
- un lieu de divisions doctrinales,
- un instrument de controverses,
- parfois même une arme contre elle-même.
Le protestantisme évangélique, livré à la lecture individuelle, en porte les cicatrices :
multiplication des courants, contradictions internes, perte du sens liturgique, affaiblissement du lien apostolique, théologies fragiles fondées sur un verset isolé.
Le Seigneur a béni ce qui était faible ;
mais la faiblesse demeure.
V. Redécouvrir la structure, c’est redécouvrir la voix du Christ
En retrouvant aujourd’hui, par les travaux de Pierre Perrier et d’autres chercheurs, les niveaux de l’enseignement du Christ, nous ne découvrons pas une curiosité académique.
Nous récupérons un héritage apostolique authentique, perdu depuis dix-neuf siècles.
Alors le texte s’ouvre.
Les Évangiles deviennent une catéchèse vivante, un parcours, un chemin initiatique voulu par le Seigneur :
- les paraboles forment les débutants ;
- les récits ordonnés forment les communautés ;
- les grands discours forment les apôtres ;
- les mystères forment l’Église.
Ce n’est qu’en retrouvant ces niveaux que l’on comprend véritablement l’unité des Évangiles et la cohérence de la mission.
Conclusion : le livre ne suffit pas, car le Christ n’est pas un livre
La Bible est Sainte, mais la Parole de Dieu n’est pas un texte : c’est une transmission.
La Tradition n’est pas un ajout : elle est la matrice, la pédagogie, l’ossature même du message.
Et lorsque l’Occident oublie cette structure, il lit les Évangiles sans entendre la voix qui les a engendrés.
Que le Seigneur bénisse la lecture sincère ;
qu’il éclaire la lecture linéaire ;
mais qu’il nous conduise désormais
à retrouver la montée évangélique,
les degrés de la Parole,
et la pédagogie vivante
par laquelle Il a formé son Église.
Car l’Écriture seule, sans la formation qu’elle suppose,
peut conduire à la lumière — mais aussi à l’ombre.
La Bible seule fut une étape ;
la Bible dans la Tradition est le chemin originel.
Et ce chemin, aujourd’hui, s’ouvre de nouveau devant nous.
