Le Sacerdoce méconnu, une rupture illégitime

Il arrive dans l’histoire que des hommes, se dressant contre de véritables abus, croient devoir renverser jusqu’aux fondements que Dieu avait posés. Le zèle de la réforme, légitime lorsqu’il combat l’injustice, devient alors aveugle lorsqu’il s’imagine purifier l’Église en effaçant des réalités que le Christ lui-même avait consacrées.

Ainsi advint-il, au XVIᵉ siècle, à propos du sacerdoce.

Les Réformateurs, lisant dans la première épître de Pierre ces mots éclatants : « Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte », en conclurent que l’existence d’un sacerdoce universel abolissait toute forme de sacerdoce particulier.
Ils pensèrent restituer à l’Église une pureté originelle, alors qu’ils effaçaient précisément l’une des lignes les plus continues de l’histoire du salut.

Car depuis Moïse jusqu’à l’Église apostolique, une seule et même réalité traverse les siècles : Dieu donne à son peuple un sacerdoce, et au cœur de ce sacerdoce un ministère qui en assume la charge au nom de tous.


I. Le sacerdoce ancien n’était pas seulement symbolique : il était structurel

Dans l’Ancienne Alliance, la tribu d’Aaron n’était pas un luxe institutionnel : elle était le lieu visible où Israël apprenait que nul ne peut s’approcher de Dieu à la légère.
Le prêtre, portant l’offrande du peuple, rappelait que l’homme ne peut entrer en communion avec le Dieu vivant sans médiation.

À côté de lui, les lévites servaient, instruisaient, transmettaient la Parole — et la structure entière formait un corps harmonieux, voulu par Dieu.

Ce rôle sacerdotal était si essentiel que les prophètes, en réformateurs véritablement inspirés, n’ont jamais songé à l’abolir ; ils ont seulement purifié ses intentions, dénonçant non la charge, mais l’impureté de celui qui la porte.


II. Le Christ n’a pas aboli le sacerdoce : Il l’a transfiguré

Lorsque le Fils de Dieu entre dans l’histoire, ce n’est pas pour détruire la structure que son Père avait posée, mais pour la porter à sa plénitude.

Jésus ne supprime pas :

  • le sacrifice,
  • le sacerdoce,
  • l’autel,
  • ni le culte.

Il les accomplit.

Il devient Lui-même le Grand Prêtre éternel, non pour rendre inutile toute forme de ministère, mais pour ouvrir le véritable Temple où servira désormais une hiérarchie réordonnée par l’Esprit.

Ainsi, dans l’Église apostolique :

  • les évêques prolongent la fonction du grand-prêtre ;
  • les presbytres (les anciens) héritent du rôle sacerdotal d’Aaron, mais non plus par le sang : par l’Esprit ;
  • les diacres reçoivent l’héritage des lévites.

Le Nouveau Testament, lu dans sa profondeur juive et apostolique, ne contredit jamais cette continuité : il la suppose.

Et dès la fin du Ier siècle, Clément de Rome le rappelle avec force, en reprenant les catégories mêmes du Temple :

« Au grand prêtre, un ministère propre ;
aux prêtres, une place propre ;
aux lévites, leurs services propres. »

Ces mots ne sont pas une métaphore : ils décrivent l’organisation réelle des communautés.


III. Le sacerdoce universel : une vérité mal comprise

Lorsque Pierre proclame que tous les baptisés sont « un sacerdoce royal », il ne nie pas le ministère particulier :
il affirme la dignité du peuple, non l’inexistence du prêtre.

Il faut rappeler que l’Ancien Testament professait déjà cette vérité :
« Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Ex 19,6).
Pourtant, cette affirmation n’a jamais conduit Israël à considérer qu’Aaron devenait inutile.

De même, le sacerdoce universel chrétien :

  • ne confère pas à chacun la charge de l’autel,
  • ne supprime pas l’oblation sacerdotale,
  • n’abolit pas la médiation liturgique,
  • mais exalte la vocation baptismale comme fondement de toute vie en Dieu.

Le sacerdoce commun n’a jamais été l’ennemi du sacerdoce ordonné ; il en est le terreau.


IV. La Réforme : rupture ou méprise ?

Lorsque les Réformateurs — Luther, Calvin, Zwingli — ont redécouvert la grandeur du baptême, ils avaient raison.
Lorsque, indignés par les abus, ils ont voulu purifier la prêtrise, ils avaient raison encore.

Mais lorsqu’ils ont pensé que la prêtrise apostolique devait disparaître, ils ont pris une vérité partielle pour un principe absolu.

En s’imaginant revenir à la simplicité évangélique :

  • ils abolirent la continuité sacerdotale,
  • ils supprimèrent l’oblation,
  • ils remplacèrent l’autel par une table,
  • et transformèrent le prêtre en pasteur,
  • l’ancien en administrateur,
  • la liturgie en prédication.

Ils ne revinrent pas au modèle apostolique, mais en créèrent un nouveau — sincère, mais en rupture.

Ils croyaient briser les chaînes d’un cléricalisme médiéval ;
ils brisèrent aussi, sans le vouloir, le lien profond qui unissait l’Église du Nouveau Testament au sacerdoce ancien.


V. Ce que la Tradition a conservé, et que la Réforme n’a pas vu

L’Église ancienne, orientale comme occidentale, a toujours reconnu dans :

  • le presbytre : l’homme de l’oblation,
  • le diacre : l’homme du service,
  • le peuple : le sacerdoce royal,

l’héritage vivant du plan divin.

Les Réformateurs, en redécouvrant le peuple, ont oublié la structure ;
en exhaussant la prédication, ils ont effacé l’autel.

Ils ont redonné à la Parole sa place centrale, mais au prix d’une éclipse du sacerdoce sacramentel qui n’a jamais existé dans l’Église apostolique.


Conclusion : une continuité qu’il faut redécouvrir

L’histoire du salut est une histoire de continuité :
Dieu prépare, annonce, accomplit ;
Il ne plante pas un arbre pour le déraciner ensuite.

Le sacerdoce de l’Ancien Testament n’était pas un accident : il était une prophétie en acte.
Dans l’Église, cette prophétie est devenue vérité.
Le prêtre chrétien n’est pas un ajout médiéval : il est le fruit naturel de l’arbre ancien, porté à maturité par la Résurrection.

La Réforme a voulu purifier ; elle a parfois détruit.
Elle a voulu simplifier ; elle a parfois appauvri.
Mais le Christ, lui, n’a jamais aboli : Il a transfiguré.

Et l’Église, humblement, continue d’apprendre à reconnaître dans le fleuve ancien la source vive qui irrigue encore ses pierres sacrées.