« Réflexion sur la messe catholique et le culte évangélique »

Il est des heures où l’Église, attentive aux mouvements de l’Esprit, doit interroger ses chemins, non pour effacer son passé, mais pour discerner ce qu’elle a perdu en route. Ainsi l’apôtre disait : « Éprouvez toutes choses ; retenez ce qui est bon. » Et c’est dans cet esprit d’examen humble et filial que nous approchons aujourd’hui de la question sainte du culte, cette montée de l’âme vers Dieu où l’assemblée terrestre rencontre les réalités éternelles.

Car le culte n’est pas une invention des hommes : il est l’expression de la communion du peuple de Dieu avec son Seigneur. Mais les formes de cette communion ont connu, au cours des siècles, des développements très différents. Et c’est ici que s’impose une distinction capitale : d’un côté, la stabilité liturgique héritée des temps apostoliques ; de l’autre, la variabilité du culte moderne, fruit d’une construction humaine née de circonstances historiques précises.


I. La liturgie reçue : une tradition stable, fruit de l’oralité apostolique

Aux commencements, lorsque l’Évangile s’élança de Jérusalem vers les nations, les disciples ne se réunissaient pas autour de formes fluctuantes. Ils entraient dans un rite reçu, issu de la Qoubala et de la Qourbana, où la Parole proclamée et le Pain rompu formaient l’unité indissoluble. De dimanche en dimanche, la communauté n’inventait pas le culte : elle y entrait comme dans un fleuve ancien, dont le lit avait été creusé par la prière des apôtres eux-mêmes.

Les croyants goûtaient la paix de ne pas avoir à construire la prière : ils la recevaient comme un don.

Ainsi, dès les premiers siècles, l’Église connut cette stabilité liturgique que l’on retrouve dans la messe : une structure sûre, des prières éprouvées, un rythme sacré où le fidèle, qu’il vienne accablé ou léger, trouvait un refuge. La liturgie était pour l’Église ce que les psaumes étaient pour Israël : une parole plus ancienne que ses propres émotions, un appui offert à l’âme tremblante.


II. La rupture de la Réforme : d’une liturgie reçue à une liturgie inventée

La Réforme, en son zèle pour purifier l’Église, fit une œuvre nécessaire : elle rappela la sainteté de l’Écriture, dénonça les abus, réveilla les consciences endormies. Mais en rompant avec la tradition liturgique de quinze siècles, elle se trouva devant une tâche immense : reconstruire un culte sans s’appuyer sur les formes éprouvées de l’antiquité chrétienne.

Ce qui auparavant était un héritage devint un travail.
Ce qui était une tradition devint une responsabilité.

Désormais, le culte réformé devait être inventé chaque semaine. Le pasteur, chargé d’édifier le peuple de Dieu, dut aussi concevoir :

  • la prière d’ouverture,
  • les chants,
  • les transitions,
  • les lectures,
  • la structure,
  • le sermon souvent très long,
  • le climat général de l’assemblée.

Ainsi, là où l’Église ancienne s’abandonnait à une liturgie reçue, les Églises modernes se trouvèrent livrées à la nécessité de créer leur propre culte, avec sincérité certes, mais non sans fatigue.


III. Le poids d’une liturgie à fabriquer : une charge qui ne laisse pas de repos

Beaucoup d’âmes pieuses, dans nos communautés réformées, ont senti ce poids. Préparer le culte, semaine après semaine, dans la prière et l’angoisse de bien faire, devient une responsabilité écrasante. On cherche à ne pas se répéter, à éviter la routine, à introduire une variété qui paraisse vivante.

Pourtant, au terme de tant d’efforts, combien de pasteurs sortent du culte épuisés, vidés, n’ayant pas eux-mêmes pu entrer dans l’adoration profonde ! Car celui qui construit le culte ne peut guère être porté par lui.

Ainsi, le dimanche devient pour eux non le jour du repos, mais celui de la plus grande tension.

Et l’assemblée elle-même, malgré la bonne volonté des responsables, demeure dépendante de la créativité humaine plus que de la tradition de l’Église universelle.


IV. La messe : une liturgie qui porte le célébrant et l’assemblée

Face à cette fatigue, la stabilité liturgique de la messe apparaît comme un don oublié. Le prêtre n’a pas à inventer le culte : il sert une liturgie qui existe avant lui, au-dessus de lui, et en dehors de lui.

  • Les prières sont reçues.
  • Les gestes sont hérités.
  • Les lectures sont ordonnées selon un cycle universel.
  • Les acclamations sont les mêmes hier et demain.
  • L’anaphore traverse les siècles comme une colonne de lumière.

Dans ce cadre, le célébrant n’est plus artisan de la liturgie : il en est ministre.
Et le fidèle n’est plus spectateur d’une création humaine : il est porté par une prière séculaire.

Comme le psalmiste, chacun peut dire : « Tu me conduis dans les sentiers de justice. »
La liturgie devient une école de repos, un chemin préparé, un refuge pour les âmes lassées.


V. Exhortation aux Églises évangéliques : reconsidérer le culte non comme un commandement divin, mais comme une création historique

Frères aimés dans le Seigneur, il est temps d’écouter avec humilité l’histoire et la vérité. Le culte que nous vivons dans nos Églises n’est pas le modèle unique voulu par Dieu : il est une construction du XVIᵉ siècle, façonnée par des circonstances précises, belle en son intention, mais éloignée des pratiques apostoliques.

L’Esprit n’est pas absent de nos cultes, mais nous devons reconnaître que :

  • la liturgie réformée n’est pas la liturgie de Jérusalem ;
  • la prédication d’une heure n’était pas le centre du culte antique ;
  • la variabilité perpétuelle n’était pas la voie des Pères ;
  • l’absence de rite reçu n’est pas une exigence de l’Écriture.

Ainsi, que nul ne dise : « Dieu veut cette forme et pas une autre. »
Car Dieu n’a pas commandé l’invention hebdomadaire d’un culte ;
Il a donné à son Église une tradition vivante que nous avons oubliée.


VI. Invitation pour ceux qui portent la fatigue du culte inventé

À vous, pasteurs, anciens, responsables liturgiques, à vous qui sentez le poids d’une tâche infinie, cette parole veut être celle de la consolation :
il existe une liturgie plus grande que vous, une prière qui vous porte, un héritage qui vous délivre du besoin d’inventer.

Vous n’avez pas à porter seul le culte.
Vous n’avez pas à créer ce que l’Église a déjà reçu.
Vous pouvez entrer dans une tradition stable, où chaque dimanche n’est plus un travail, mais une rencontre.

Si votre cœur soupire après une prière qui vous précède, après une liturgie qui vous ouvre le chemin, alors sachez que l’Église conserve encore ce trésor. Elle l’offre sans reproche à ceux qui cherchent la paix.


Conclusion

Le Seigneur n’a pas voulu que son peuple soit épuisé par l’invention permanente. Il a donné à l’Église, dès les premiers siècles, une liturgie enracinée, stable, nourrie par l’Écriture et sanctifiée par les siècles. La messe catholique, héritière de cette tradition apostolique, demeure comme un fleuve tranquille où les âmes fatiguées trouvent repos et profondeur.

Que chacun examine ces choses, non dans l’orgueil de son héritage humain, mais dans la lumière de la vérité qui libère.
Et que ceux qui sentent le poids du culte inventé chaque semaine entendent l’appel :
« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. »