Il est des moments où la providence divine semble se pencher sur l’histoire pour en relever les traces oubliées. Ainsi en va-t-il, dans notre temps, de la Peshitta, ce livre vénérable où l’Orient chrétien a conservé depuis des siècles l’Évangile dans une langue sœur de celle que parla le Sauveur. À mesure que les siècles passent et que la science éclaire les profondeurs des temps apostoliques, cette écriture sémitique, longtemps ignorée par l’Occident, se révèle comme une source claire où l’on retrouve, comme dans l’eau calme d’un matin, le reflet ancien du visage du Christ.
Lorsque le Fils de Dieu parlait sur les collines de Galilée, ce n’était ni dans la langue des philosophes grecs, ni dans l’idiome des légistes romains ; c’était dans la langue des prophètes et du peuple élu, dans l’araméen du quotidien, où chaque mot porte un parfum de terre biblique. Dans ce langage simple et solennel à la fois, les paraboles se déroulaient comme des sentiers familiers, les béatitudes résonnaient comme des bénédictions antiques, et les exhortations du Maître pénétraient les cœurs comme une pluie douce sur un sol altéré.
L’Église de Jérusalem, qui reçut la première le feu de la Pentecôte, transmit cette Parole non par des traités, mais par la mémoire. Elle la portait en elle comme un trésor vivant. Les disciples la récitaient, la chantaient, la méditaient dans l’araméen même où le Seigneur l’avait prononcée. Et lorsque le jugement fondit sur la Ville Sainte, dispersant les croyants au-delà du Jourdain et jusque dans les terres de la Mésopotamie, la Parole s’en alla avec eux, non dans des rouleaux, mais dans des poitrines embrasées.
L’Orient fut alors comme une seconde demeure pour la voix du Christ. Là, dans ces villes antiques d’Édesse, de Nisibe, de Séleucie et de Ctésiphon, l’Église conserva la bonne nouvelle en araméen oriental. C’est dans cette fidélité silencieuse que naquit la Peshitta. Elle ne porte pas l’éclat des bibliothèques impériales ; elle ne porte ni la majesté des grandes écoles grecques, ni la rigueur juridique des manuscrits latins. Elle porte quelque chose de plus humble et de plus profond : le souffle sémitique où l’Évangile fut d’abord entendu.
En lisant la Peshitta, l’âme attentive croit retrouver les accents d’un temps premier. Les mots y possèdent une densité biblique que l’on reconnaît sans peine : ils ont la saveur du psautier et la cadence des prophètes. Les phrases s’y déroulent selon la logique de la mémoire orale, par parallélismes, reprises, balancements, comme si l’on entendait encore la voix de celui qui enseignait assis sur la montagne. Et parfois, un jeu de mots, une rime interne, un écho poétique, perdu dans les versions grecques ou latines, se révèle soudain avec une clarté touchante, comme si les lèvres du Maître en retraçaient la forme.
Mais le plus émouvant n’est pas dans la philologie ; il est dans la fidélité. Car la Peshitta n’a pas été façonnée dans les conciles, ni polie par les savants des grandes métropoles. Elle a été reçue, gardée, priée par des Églises de pauvres, souvent persécutées, mais tenaces dans leur attachement à l’Évangile. Leur langue était celle de leurs pères, et leur foi était celle qu’ils avaient héritée de ces chrétiens judéo-galiléens chassés de Jérusalem. Ainsi, à travers les siècles, une communauté humble mais fervente a maintenu dans sa liturgie un écho de la voix du Christ que nul empire n’a pu éteindre.
Cette fidélité de l’Orient est une interpellation pour notre temps. Elle rappelle que la Parole de Dieu ne s’enracine pas seulement dans les manuscrits, mais dans les communautés qui la vivent. Elle rappelle que l’Évangile fut d’abord un chant répété par des lèvres croyantes avant d’être une ligne tracée sur un parchemin. Elle rappelle que le Christ, avant d’être discuté dans les écoles, fut écouté dans les rues. Et elle montre que l’Esprit, en guidant l’histoire, ne laisse jamais sans témoin l’origine sacrée.
La Peshitta, dans ce sens, n’est pas seulement un livre : elle est une mémoire. Elle est comme une lampe venue de Jérusalem qui aurait traversé les siècles et les déserts pour parvenir jusqu’à nous sans s’éteindre. Elle n’est ni une rivale ni une remplaçante des grands textes grecs ; elle en est la sœur ancienne, un témoin parallèle, dont la voix douce et sémitique nous rappelle ce qu’était la Parole quand elle était encore chaude du souffle du Maître.
Quiconque ouvre ce livre avec respect ne peut manquer d’y entendre quelque chose des premiers jours de l’Église : la simplicité lumineuse avec laquelle les apôtres transmettaient la Bonne Nouvelle, et cette proximité avec le Seigneur que seule donne la langue de son enfance. Ainsi, au milieu d’un monde où tant de voix se contredisent, la Peshitta demeure un sanctuaire tranquille, où murmure encore, pour qui sait écouter, l’écho vivant des paroles du Seigneur.
