Il est des chapitres de l’Écriture qui apparaissent comme des montagnes dressées au cœur de l’histoire sacrée : lorsque l’œil du pèlerin s’en approche, il voit s’y attacher les nations, les empires, les siècles, et pourtant le sommet demeure baigné d’une lumière que l’homme ne peut sonder qu’avec une profonde révérence. Tel est le neuvième chapitre du livre de Daniel.
I. La prière qui ouvre les cieux
Le prophète, vieilli mais non affaibli, médite les paroles de Jérémie. Les soixante-dix années de l’exil s’écoulent, et le cœur de Daniel s’épanche devant Dieu dans une confession bouleversante où se mêlent la mémoire des fautes et l’attente d’une délivrance. Alors, le sceau des mystères se rompt. Un messager, Gabriel, vient lui révéler que les soixante-dix années dont il avait cru saisir le sens n’étaient que la porte d’une perspective infiniment plus haute : le temps du salut, mesuré non en années humaines, mais en cycles où Dieu inscrit son dessein éternel.
Le ciel prend ainsi la parole dans la prière silencieuse d’un homme : telle a toujours été la manière du Très-Haut.
II. Les soixante-dix semaines : le temps devenu prophétie
À travers le langage des semaines d’années, des cycles sabbatiques et des rythmes sacrés, Dieu trace devant Daniel une ligne d’or qui conduira jusqu’au Messie. Le prophète, formé à la sagesse mésopotamienne et nourri de la Torah, comprend que le temps n’est pas pour Dieu une rivière incohérente : il en est le Maître, il en connaît les remous, il en règle les crues et les estuaires.
Ainsi, les soixante-dix semaines dévoilent une architecture spirituelle où s’inscrit l’histoire du salut. Derrière ces chiffres que l’esprit moderne voudrait réduire à des calculs secs, il y a une mélodie : le rythme même du cœur divin qui prépare la venue de l’Oint.
III. Le décret de Cyrus : un mot humain qui devient point de départ divin
Lorsque Cyrus décrète la reconstruction de Jérusalem, il croit accomplir une politique de tolérance impériale. Mais un autre scribe, celui qui tient la plume des siècles, utilise cet édit pour inaugurer le compte mystérieux révélé à Daniel. À partir de ce commandement, que certains situent dans le cycle que vous mentionnez, les grandes semaines de Dieu se déploient.
Et voici qu’au terme de cette longue marche, après sept fois soixante-dix années, un faisceau d’événements s’embrase : le Temple se couvre de marbre sous Hérode, la Vierge reçoit l’annonce de l’ange, les voix prophétiques reprennent avec Jean le Baptiste, le Messie descend dans l’eau du Jourdain, la Croix s’élève au Golgotha, et la Mère du Seigneur est glorifiée.
Il est comme si la Providence avait concentré dans une même génération les éclats suprêmes de son œuvre rédemptrice.
IV. Une convergence qui ne peut être le fruit du hasard
Dans la contemplation de ces correspondances, l’âme ne peut demeurer indifférente. Ici, des travaux grandioses qui préparent l’attente messianique ; là, une jeune femme d’Israël qui devient le sanctuaire vivant de la Parole ; plus loin, un prophète qui baptise et un ciel qui parle ; enfin, l’Agneau immolé et la Mère élevée dans la lumière.
Tout cela au sein d’un même cadre temporel, comme si Dieu avait, dans la profondeur de son conseil, réglé les heures de la rédemption avec une exactitude que nul siècle ne pouvait troubler.
Le temps, ce maître indomptable pour les hommes, devient sous la main de Dieu un serviteur obéissant. Et lorsque l’heure fixée arrive, le Messie paraît. Non plus dans l’ombre des figures, mais dans la chair de notre humanité.
V. Le dessein de Dieu inscrit dans la trame des années
Ce que Daniel entrevoyait dans la vision — l’achèvement du péché, l’introduction d’une justice éternelle — trouve sa plénitude dans les événements qui se déploient au terme des soixante-dix semaines. La Croix n’arrive pas comme un drame imprévu : elle est le point exact où les siècles convergent. L’Incarnation n’est pas une improvisation céleste : elle est inscrite dans le calendrier divin depuis le jour où le ciel parla à l’exilé de Babylone.
Ainsi, le croyant qui contemple cette ordonnance ne voit plus le temps comme une succession de jours. Il y voit un chemin préparé, où chaque pierre a été posée par la main du Père. Et l’âme comprend alors que si Dieu a ainsi mesuré les temps pour l’avènement du Christ, il ne laissera pas non plus se perdre les heures de nos vies.
VI. L’histoire interprétée par la foi
Merle d’Aubigné aimait montrer que la Réforme surgissait à l’heure fixée par Dieu ; il contemplait la main divine dans les grands retournements des siècles. Ici, de manière encore plus haute, Daniel 9 nous dit que l’Incarnation, la Passion et tous les événements qui jalonnent l’histoire du salut n’ont pas été semés au hasard : ils ont été ordonnés selon la sagesse éternelle.
L’homme peut compter les jours, mais Dieu les tisse.
Conclusion : Le temps comme temple
En Daniel 9, le temps devient comme un sanctuaire. Les années y forment des parvis, les cycles sabbatiques en sont les colonnes, et l’entrée du Messie en est le Saint des saints. Celui qui y pénètre avec humilité discerne que la sagesse divine ne se manifeste pas seulement dans les paroles inspirées, mais aussi dans la manière dont Dieu dispose les siècles.
Ainsi, la prophétie de Daniel apparaît comme un miroir où se reflète la majesté de Celui qui conduit l’histoire : Celui qui a préparé la venue du Sauveur, et qui saura mener à accomplissement l’œuvre qu’il a commencée.
