L’AELF : la Parole retrouvée dans la langue vivante du peuple de Dieu

I. Le temps des langues dispersées

Depuis la Pentecôte, l’Église du Christ n’a jamais cessé de porter la Parole aux peuples de toutes langues.
Mais au fil des siècles, la langue du culte — le latin — était devenue comme un fleuve séparé du parler du peuple.
Les fidèles entendaient le chant sacré, sans toujours en saisir le sens.
Et pourtant, dans ces sons mystérieux, leur âme reconnaissait la voix de Dieu.

Puis vint le XXᵉ siècle, où le souffle de l’Esprit, que nul ne peut enchaîner, souffla de nouveau sur l’Église.
Le Concile Vatican II (1962-1965) appela à une rénovation profonde : que la Parole, éternelle dans le Christ, retentisse dans la langue vivante des peuples.
Ainsi, dans chaque nation, des hommes et des femmes furent chargés de transposer les mots sacrés, non pour les trahir, mais pour qu’ils soient compris.
Il fallait que la liturgie ne soit plus seulement entendue, mais priée par tous.


II. L’aube francophone : la naissance d’une mission commune

C’est dans ce grand mouvement d’unité que naquit, en 1969, l’Association Épiscopale Liturgique pour les Pays Francophones — l’AELF.
Sous la bénédiction des évêques et la vigilance du Saint-Siège, elle reçut une mission claire :

« Porter la Parole de Dieu dans la langue du peuple, sans que s’éteigne la lumière de la tradition. »

L’Église, dispersée à travers le vaste monde francophone — de la Belgique à la Suisse, de la France à l’Afrique, du Canada jusqu’aux îles de l’Océan Indien — désirait une seule voix, un seul texte, une même prière.
La langue française, diverse dans ses accents, allait devenir un instrument d’unité liturgique.

Sous l’autorité de la Commission Épiscopale Francophone pour les Traductions Liturgiques (CEFTL), l’AELF fut instituée comme servante du Verbe : son œuvre serait de traduire, d’harmoniser et de diffuser les textes liturgiques en français, afin que chaque fidèle, dans chaque pays, puisse dire avec vérité :

« Seigneur, que ma langue chante ta justice. »


III. Le travail sacré des traducteurs

Pendant des années, dans le silence des bureaux et la lumière tamisée des bibliothèques, des prêtres, des exégètes, des poètes et des musiciens travaillèrent à l’œuvre immense : traduire la Bible et la liturgie dans une langue à la fois claire, fidèle et priante.

Ce travail n’était pas celui d’un atelier de mots, mais celui d’un scriptorium spirituel.
Il fallait retrouver, sous le poids des siècles, la résonance originale de la Parole, la rendre audible à l’homme moderne sans la mutiler.
Chaque mot fut pesé, comparé, prié.
On demandait au traducteur non seulement de connaître le grec et le latin, mais de goûter le sel du texte, d’en éprouver la saveur spirituelle.

Il fallait que la Bible liturgique fût non pas un livre d’étude, mais un livre de prière, que les prêtres et les fidèles puissent chanter dans la liturgie comme on respire l’air du ciel.
Dix-sept années de travail patient, de discussions fraternelles, d’allers et retours entre exégètes et pasteurs aboutirent à ce fruit mûr :
la Bible liturgique francophone, publiée sous l’égide de l’AELF — première traduction biblique commune à tous les pays francophones.


IV. La voix de l’Église dans la langue du peuple

Ce que le Concile avait annoncé — Sacrosanctum Concilium, article 36 —, l’AELF l’accomplit.
Dans les temples, les cathédrales, les missions et les chapelles, la Parole se mit à résonner en français.
Les lectures, les psaumes, les oraisons, le Notre Père lui-même reçurent une forme nouvelle, adaptée mais fidèle, moderne sans être mondaine.

Les évêques des pays francophones, réunis sous une même autorité spirituelle, approuvèrent ces textes.
Rome les reconnut, selon la procédure appelée recognitio.
Dès lors, le français devint langue officielle de la liturgie dans tous les territoires de langue française.

Ainsi, du Québec à Kinshasa, de Bruxelles à Paris, de Dakar à Genève, la même Parole s’élève chaque jour dans la même langue, chantant les psaumes de David et proclamant l’Évangile de Jésus-Christ.
C’est une Pentecôte silencieuse : le feu parle en français, et les peuples comprennent.


V. La fidélité au dépôt sacré

Mais traduire, ce n’est pas trahir : c’est servir.
L’AELF n’a jamais voulu remplacer l’autorité du texte latin ; elle se voit comme l’écho vivant de l’Église mère.
Elle traduit non pas pour expliquer, mais pour faire prier.
Elle obéit à la règle d’or de la liturgie : Lex orandi, lex credendi — « la loi de la prière est la loi de la foi ».

Ainsi, chaque mot, chaque cadence du français fut soumis à la lumière de la foi.
Les traductions ne se décident pas selon le goût du jour, mais selon la voix de l’Église universelle.
Les évêques, garants de l’unité, signent les textes après examen, et le Saint-Siège y appose son sceau.

Dans un monde qui change, l’AELF demeure un point fixe : elle veille à ce que la liturgie reste vraie, à ce que la parole de Dieu ne se perde pas dans le tumulte des langues.


VI. De l’encre au numérique : la Parole à portée de main

Lorsque parurent les premières éditions imprimées, on pouvait encore croire que la liturgie appartenait aux livres.
Mais voici que le XXIᵉ siècle fit descendre ces textes sur les écrans lumineux de la modernité.
L’AELF, fidèle à son charisme de service, sut habiter le monde numérique sans s’y perdre.

Son site internet, ouvert à tous, diffuse chaque jour les lectures de la messe, l’Office des Heures, les psaumes, les oraisons.
Ainsi, la Parole est désormais à portée de main — sur les téléphones, dans les foyers, dans les trains, sur les chemins.
Et la voix du psalmiste retentit à nouveau :

« Ta Parole est une lampe sur mes pas, une lumière sur ma route. » (Ps 118,105)

Ce que jadis les moines chantaient dans les abbayes, le peuple de Dieu le murmure à travers le monde entier.
Et l’on peut dire qu’à l’heure où tant de voix s’élèvent sans prière, celle de l’Église ne s’est pas tue.


VII. Un service invisible, une mission universelle

L’AELF n’est pas une institution bruyante.
Elle ne cherche ni gloire ni éclat.
Son œuvre est discrète, mais essentielle : elle garantit l’unité de la prière francophone.
Elle protège la dignité des textes, veille à leur diffusion, à leur usage légitime, et redistribue ses modestes ressources pour soutenir les travaux liturgiques des Églises sœurs.

Les membres qui la composent — évêques, théologiens, traducteurs — savent qu’ils travaillent non pour eux-mêmes, mais pour la communion des Églises.
Ils incarnent, dans la sphère francophone, cette même humilité que portaient autrefois les copistes bénédictins : servir la Parole pour qu’elle demeure vivante.


VIII. L’Esprit qui demeure

De la clameur latine du Moyen Âge aux prières murmurées dans les langues modernes, la liturgie a connu mille visages.
Mais l’Esprit qui l’anime est le même.
Et si, aujourd’hui, le croyant francophone peut ouvrir chaque matin le site de l’AELF pour prier les Laudes ou méditer l’Évangile, c’est parce qu’un jour, en 1969, des évêques et des serviteurs de la Parole ont compris que Dieu voulait être loué dans la langue des hommes.

Ainsi s’accomplit la promesse du Prologue de saint Jean :

« Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. » (Jn 1,14)

Et dans le monde francophone, on pourrait ajouter :

« Le Verbe s’est fait langue, et il a parlé au cœur de son peuple. »


IX. Conclusion : la louange continue

Aujourd’hui, l’AELF poursuit son œuvre dans la paix et la fidélité.
Elle veille à la pureté des traductions, à la beauté du style, à la diffusion de la liturgie dans les pays francophones.
Chaque jour, des milliers de voix, unies par son service, lisent les mêmes psaumes, écoutent les mêmes Évangiles, élèvent les mêmes prières.

Ainsi, le temps est sanctifié, non plus seulement dans les cloîtres, mais dans les foyers du monde entier.
Et la Parole, descendue du ciel, continue son œuvre :
elle traverse les langues, les continents et les siècles —
jusqu’au jour où le soleil de justice se lèvera pour ne plus se coucher.

« Du lever du soleil jusqu’à son couchant, loué soit le Nom du Seigneur. » (Ps 112,3)