Des dix tribus d’Israël aux routes de la soie : la dispersion providentielle et la préparation de l’Évangile en Orient

I. La main de Dieu dans l’exil

Lorsque le vent brûlant de l’Assyrie s’abattit sur le royaume d’Israël, la lumière de Samarie s’éteignit. Les armées de Salmanasar et de Sargon entraînèrent en captivité les dix tribus du Nord, ces tribus jadis bénies par Jacob, mais tombées dans l’idolâtrie des collines et des Baals. Le jugement de Dieu s’accomplissait : la nation infidèle était dispersée. Mais, dans le dessein éternel, le châtiment n’est jamais la fin ; il est le prélude d’un dessein plus grand. Car le Seigneur, qui frappe, prépare aussi le relèvement.

Ainsi, lorsque les déportés franchirent l’Euphrate pour être installés à Halah, à Habor, à Gozan et dans les villes des Mèdes, ils ne savaient pas qu’ils portaient avec eux une semence — la semence d’Abraham, destinée à germer au loin, sur les chemins du monde.

II. Israël au-delà de l’Euphrate

Les siècles passèrent, et Israël dispersé s’enfonça dans l’immensité orientale. Les prophètes l’avaient annoncé :

« Je les disperserai parmi les nations, et ils se souviendront de moi dans les pays lointains » (Zacharie 10, 9).
Et encore :
« J’élargirai tes limites, Israël ; tes fils viendront de l’Orient et de l’Occident » (Ésaïe 49, 12).

Les historiens juifs du premier siècle, comme Flavius Josèphe, parlent encore de ces dix tribus « au-delà du fleuve », demeurant « innombrables ». De ces populations, certaines se fixèrent dans les vallées de Médie, d’autres longèrent les montagnes de l’Elbourz, d’autres encore gagnèrent les plateaux de la Bactriane et de la Sogdiane, ces contrées qui deviendraient, des siècles plus tard, les haltes des caravanes de soie et d’épices. Sans le savoir, ces exilés d’Israël traçaient les premières lignes d’une carte spirituelle, où Dieu inscrivait déjà le passage futur de son Évangile.

III. L’Orient, mémoire d’Israël

Des traditions anciennes, portées par les peuples d’Asie, témoignent de cette mystérieuse migration. Dans les montagnes d’Afghanistan, certaines tribus se disent descendantes de Joseph — les Yusufzai, « fils de Youssouf » ; dans les steppes du Turkménistan et les vallées de la Perse, des coutumes rappellent les fêtes mosaïques. Plus à l’est, dans les chroniques chinoises, apparaissent des signes d’une présence étrangère, adorant un Dieu unique et observant le sabbat.
Qu’on y voie ou non les traces historiques des tribus d’Israël, il demeure que l’Orient a gardé dans ses replis une mémoire d’Abraham et du Dieu des Hébreux. Cette mémoire devint, aux jours fixés par la Providence, la préparation d’une révélation plus haute.

IV. Les routes de la soie : un chemin pour le Verbe

De la Méditerranée jusqu’à la Chine, des pistes se dessinaient, reliant Antioche, Édesse, Séleucie-Ctésiphon, Merv, Samarkand, Bactres et enfin Chang’an. Ces voies commerciales, nées des échanges entre peuples mésopotamiens et asiatiques, furent aussi les routes de la parole. Lorsque les disciples du Christ, parlant en araméen, portèrent la Bonne Nouvelle vers l’Orient, ils empruntèrent ces mêmes routes ouvertes par les exilés d’Israël.

Ainsi, du châtiment était sorti le salut : l’exil d’Israël avait pavé le chemin des apôtres de Syrie et de Perse. Les routes de la soie devinrent les routes de la grâce. Là où jadis passaient les caravanes d’or et de soie, passèrent désormais les rouleaux des Évangiles en syriaque. Et sur les colonnes des temples perses, sur les pierres des oasis, on grava la croix du Messie promis à Abraham.

V. L’Église de l’Orient, fille de la dispersion

Des siècles plus tard, l’Église d’Édesse, héritière de la langue et de la foi sémitique, envoya vers ces terres des missionnaires portant la lumière du Christ. Leur parole n’était pas étrangère aux peuples de la route : ils parlaient la langue de leurs ancêtres. En eux, l’Orient reconnut l’écho d’une mémoire ancienne.
De Séleucie-Ctésiphon jusqu’à la Chine des Tang, l’Évangile se diffusa ; et lorsque, en 781, fut érigée à Xi’an la stèle syriaque et chinoise proclamant le triomphe de la foi du « Messie lumineux », c’était comme si Israël, par l’Église, retrouvait ses fils perdus aux confins du monde.

L’Église syriaque, humble et fervente, comprit ce mystère. Elle se savait issue de la même racine qu’Abraham, et voyait dans les routes orientales une œuvre de Dieu : « Le Seigneur a préparé son chemin dans le désert, ses sentiers dans la steppe. »

VI. Le dessein providentiel

Ce que l’homme voit comme une ruine, Dieu le fait devenir semence. L’exil des tribus d’Israël, fruit de l’infidélité, fut transformé par la Providence en une préparation à la diffusion universelle de la Parole. Par elles, les nations orientales furent rendues familières à la pensée du Dieu unique, aux traditions sémitiques, à la prière, au sacrifice, à l’attente du Rédempteur.

Ainsi, quand le Christ vint, les routes étaient prêtes, les langues prêtes, les coeurs préparés. L’Orient pouvait recevoir la lumière, car Israël y avait semé le souvenir de Dieu.

VII. La leçon spirituelle

De cette histoire, une leçon éternelle s’élève : les chemins du Seigneur sont dans la dispersion autant que dans l’unité. Ce que l’exil disperse, la grâce rassemble ; ce que la faute brise, la miséricorde réordonne. Les dix tribus, qu’on dit perdues, n’étaient pas perdues pour Dieu. Leur trace se confond avec le grand itinéraire du salut, et leurs pas dans les sables de l’Asie furent les premiers échos de ce commandement :

« Allez, et faites de toutes les nations des disciples. »

Car le Christ ne vint pas abolir la dispersion, mais la transfigurer. Les fils d’Israël, dispersés jusqu’aux confins de la terre, avaient, sans le savoir, préparé la voie du Fils de Dieu, qui viendrait rassembler en un seul troupeau tous les enfants du Père.


Conclusion

Ainsi s’achève le long voyage d’Israël en Orient. Ce n’est pas une légende pieuse, mais une vision de foi : l’histoire d’un peuple devenu, malgré lui, le précurseur des apôtres. L’Orient, déjà foulé par les pas d’Abraham et des exilés d’Éphraïm, fut la terre où le Christ étendit sa lumière jusqu’à l’extrémité du monde connu.
L’exil devint mission, la route du jugement devint route de salut. Et dans cette transformation mystérieuse, le croyant aperçoit la signature de Celui qui fait jaillir la vie des ruines, et la lumière du désert : Dieu conduit l’histoire, et les routes de la soie furent ses chemins.