Vers une réconciliation entre Écriture et Tradition

I. Le sola Scriptura face à l’oubli des sources

Lorsque la Réforme protestante proclama la grande devise Sola Scriptura — « l’Écriture seule » — elle réagissait avec force à une situation historique précise : au XVe et au début du XVIᵉ siècle, l’Église latine occidentale s’était encombrée d’une multiplicité de traditions tardives, souvent mêlées d’éléments humains, de pratiques dévotionnelles mal fondées, et parfois de superstitions populaires. L’autorité de l’Écriture semblait éclipsée par celle d’un magistère parfois figé et d’usages non contrôlés par la Parole inspirée.

En rappelant l’autorité unique et normative de la Bible, les Réformateurs ont voulu ramener l’Église à sa source pure. Cette réaction fut salutaire : elle a permis la redécouverte directe du texte biblique dans sa langue originale, la diffusion massive des Écritures, et une refondation de la théologie sur le roc du témoignage apostolique écrit.

Mais dans leur zèle légitime, les Réformateurs ont parfois opéré une rupture trop radicale avec la Tradition ecclésiale ancienne. Ils ont vu en elle surtout un amas de coutumes humaines, oubliant que la Tradition, dans son sens premier, est le moyen par lequel la Parole de Dieu elle-même s’est transmise avant et en même temps que l’Écriture. Ainsi, au fil des siècles, une partie du protestantisme, notamment évangélique, a tendu à isoler la Bible, comme si elle flottait dans le vide, coupée de la communauté qui l’a portée, transmise, et interprétée dans la continuité vivante de la foi.


II. L’origine orale des Évangiles : un appel à la réconciliation

Or voici que la recherche historique et textuelle contemporaine, en redécouvrant la genèse orale et liturgique des Évangiles, vient ébranler les schémas trop simplistes. Avant d’être écrite, la Parole fut proclamée, mémorisée, transmise dans des colliers évangéliques, vécue au sein de la liturgie judéo-chrétienne. L’Église apostolique, guidée par l’Esprit, fut le sanctuaire vivant de cette Parole avant d’en être le scribe.

Cela signifie que l’Écriture elle-même est un fruit de la Tradition vivante. Non pas de traditions humaines tardives, mais de la Tradition apostolique, celle des témoins oculaires et auriculaires de la vie du Christ, celle de la communauté primitive qui, dans la puissance de l’Esprit, a proclamé, gardé et transmis le kérygme.

Ignorer cette réalité, c’est méconnaître la nature même de la Bible. Loin d’être un document tombé du ciel, elle est le témoignage écrit d’une mémoire vivante, structurée, confiée à l’Église. Ce constat n’amoindrit pas l’autorité de l’Écriture ; il la replace dans son contexte vital, celui de la communion des saints et de la Tradition apostolique.

Dès lors, la position évangélique qui oppose radicalement Écriture et Tradition devient intenable historiquement et appauvrissante spirituellement. L’histoire même de l’Évangile appelle à une réconciliation, à une redécouverte de la Tradition comme matrice de la Parole écrite.


III. Vers une appropriation renouvelée de la Tradition dans la fidélité à l’Écriture

Se réconcilier avec la Tradition ne signifie pas adopter sans discernement toutes les coutumes accumulées au fil des siècles, mais redécouvrir la Tradition dans son sens originel : la transmission vivante du témoignage apostolique, dans la liturgie, la catéchèse, la mémoire ecclésiale, la prière et la vie communautaire.

Pour le protestantisme évangélique, cela signifie apprendre à honorer et à réintégrer cette Tradition comme un patrimoine spirituel, et non comme une menace pour la centralité biblique. Cette réappropriation pourrait prendre plusieurs formes :

  • Redécouvrir les structures liturgiques anciennes, dans lesquelles la proclamation évangélique s’inscrivait au rythme des lectures de la Loi et des Prophètes.
  • Étudier et recevoir avec discernement les témoignages patristiques, qui nous relient aux premiers maillons de la chaîne de transmission.
  • Reconnaître que la formation des Évangiles s’enracine dans une mémoire communautaire, et donc redonner à la lecture biblique une dimension ecclésiale, communautaire et mémorielle, au lieu d’un individualisme déconnecté.
  • Comprendre que la Tradition authentique ne concurrence pas la Bible : elle en est le berceau et le contexte vivant, tout en étant elle-même jugée à la lumière de la Parole inspirée.

Ainsi, loin de menacer le sola Scriptura, cette redécouverte permet de l’approfondir : l’Écriture reste la norme suprême, mais on reconnaît que Dieu a choisi la Tradition apostolique comme moyen pour la transmettre. Ce n’est pas la Bible ou la Tradition, mais la Bible dans la Tradition vivante de l’Église, sous la conduite de l’Esprit.


Conclusion. Retrouver la source vive

Il est temps pour le protestantisme évangélique, héritier d’un combat nécessaire mais parfois réducteur, de retrouver la source vive d’où jaillit l’Écriture : la mémoire apostolique vivante, la Tradition de l’Église primitive. Ce retour n’est pas une trahison de la Réforme, mais son accomplissement mûri. Luther et Calvin eux-mêmes ne rejetaient pas la Tradition ancienne lorsqu’elle était conforme à l’Évangile ; ils la citaient abondamment pour appuyer leurs thèses.

Redécouvrir cette Tradition, c’est retrouver le fleuve là où il jaillit de la source, non pas en aval, dans les méandres parfois troublés, mais à la fontaine apostolique. C’est reconnaître que la Parole écrite n’est pas orpheline, mais qu’elle a été confiée à une Mère : l’Église, mémoire vivante de son Seigneur.

« Tenez les traditions que vous avez apprises, soit par notre parole, soit par notre lettre » (2 Th 2,15).

Parole et lettre : voilà l’équilibre que l’apôtre Paul lui-même indiquait. Que l’Église évangélique apprenne à retrouver cette harmonie perdue ; qu’elle se laisse enseigner par l’histoire et par l’Esprit ; et alors, dans la lumière de la Tradition apostolique, la lecture de l’Écriture retrouvera sa plénitude, sa profondeur et sa fécondité pour aujourd’hui.