Il est des événements que l’histoire rapporte comme des faits matériels, et que la foi discerne comme des paraboles inscrites dans le cours du temps. Dieu, qui gouverne les royaumes et les Églises, inscrit parfois ses desseins dans des gestes apparemment secondaires, pour que ceux qui ont des yeux pour voir puissent contempler sa sagesse. Telle fut, au XVIᵉ siècle, la translation du Codex de Lyon ; telle fut, bien avant, la prise de l’Arche d’alliance par les Philistins. Deux histoires lointaines dans le temps, mais parentes dans leur signification spirituelle.
Israël possédait l’Arche : signe de l’alliance, mémorial de la Loi, symbole de la présence du Dieu vivant au milieu de son peuple. Mais à l’époque d’Hophni et Phinées, fils du prêtre Éli, le sanctuaire était devenu tiède, et le sacerdoce corrompu. Le peuple avait gardé l’Arche comme une relique, mais il avait perdu le cœur brûlant de la foi. Alors Dieu permit que l’Arche fût enlevée. Ce ne fut pas une défaite de Dieu, mais un jugement sur son peuple ; ce ne fut pas une victoire des Philistins, mais une manifestation de la liberté souveraine de l’Éternel. Il montra qu’il n’était pas prisonnier du sanctuaire.
De même, à la veille de la Réforme, la Parole de Dieu demeurait dans l’Église médiévale, conservée dans ses Écritures, chantée dans sa liturgie, enchâssée dans ses cathédrales. Mais trop souvent elle n’était plus pleinement connue, goûtée, méditée par le peuple. Le texte sacré, certes présent, restait pour beaucoup fermé dans la langue latine et dans les trésors d’églises où peu le lisaient. L’élan spirituel des siècles apostoliques et patristiques s’était affaibli ; la ferveur biblique était souvent remplacée par des pratiques mécaniques et des coutumes figées. Dieu, dans sa sagesse, permit alors qu’un bouleversement survînt.
La Réforme éclata comme un orage, mêlant lumière et foudre. Dans la tourmente des guerres de Religion, Lyon fut prise en 1562. Le vieux manuscrit bilingue, gardé depuis des siècles dans le silence d’un trésor ecclésiastique, fut emporté par les troupes protestantes. Ce n’était ni un acte concerté de théologiens, ni un échange pacifique : ce fut une translation brutale, survenue dans le tumulte des armes. Mais comme autrefois pour l’Arche, Dieu gouvernait en secret cette translation. Ce qui, vu de la terre, ressemblait à un pillage, était, vu du ciel, un déplacement providentiel.
Le Codex de Lyon ne devint pas la cause d’un désastre spirituel. Bien au contraire. À Genève, puis à Cambridge, il apporta une bénédiction durable. Dans les académies protestantes, dans les cercles d’humanistes, dans les traductions vernaculaires, un souffle nouveau anima la lecture de la Parole. Ce manuscrit ancien, témoin d’une tradition textuelle singulière, stimula les recherches, éclaira la critique naissante, et contribua à raviver l’amour des Écritures. Comme l’Arche dans la maison d’Obed-Édom, le Codex devint une source de fécondité spirituelle dans son lieu d’accueil.
Ainsi agit Dieu : il n’est pas captif des institutions humaines. Lorsque le peuple qui reçoit son dépôt l’oublie, il peut, dans sa souveraineté, permettre que ce dépôt soit déplacé. Ce déplacement n’est pas une victoire de l’homme sur Dieu, mais un jugement mêlé de miséricorde : jugement sur la tiédeur, miséricorde pour ceux qui recevront le trésor avec ferveur. Les Philistins ne purent retenir l’Arche, mais Dieu se servit de sa présence parmi eux pour manifester sa gloire. Les réformateurs ne s’approprièrent pas la Parole ; Dieu se servit de la Réforme pour réveiller son peuple et répandre sa Parole avec une vigueur nouvelle.
Cependant, la translation, si bénie soit-elle, ne supprime pas la rupture. Israël pleura l’Arche perdue. Et l’Église d’Occident, divisée, porta les stigmates de la fracture : la Parole transplantée porta du fruit, mais la terre d’origine resta meurtrie. Le Codex ne retourna jamais à Lyon ; il demeura à Cambridge, comme un témoin silencieux d’une fracture irréversible. La bénédiction s’étendit, mais la cicatrice demeura. Dieu bénit le nouveau terrain, mais il n’effaça pas la responsabilité de l’ancien.
Or voici qu’avec le temps, Dieu suscite parfois des âmes qui, nées sur le terrain de la translation, entendent un appel mystérieux : honorer à nouveau la source. Ce ne sont pas des conquérants, mais des pèlerins spirituels. Ayant reçu la Parole dans le cadre protestant évangélique, ils découvrent la richesse de son enracinement ancien et sentent croître en eux le désir de rendre hommage au contexte d’origine, non pour le glorifier humainement, mais pour réconcilier mémoire et grâce. Ce mouvement n’annule pas la Réforme ; il en prolonge la fécondité par une redécouverte des sources.
Ce geste intérieur est comme une parabole inversée. Là où jadis la Parole avait été arrachée à son écrin traditionnel à cause de la fatigue spirituelle d’une époque, elle est aujourd’hui librement replacée dans sa terre nourricière par amour et reconnaissance. Là où la translation avait été subite et violente, le retour est doux et réfléchi. Là où la rupture avait été historique et collective, la réconciliation est personnelle et spirituelle. Ce mouvement discret, mais réel, est le signe d’une œuvre silencieuse de l’Esprit dans notre temps.
Ainsi, le Codex de Bèze et l’Arche d’Israël deviennent deux miroirs d’une même pédagogie divine : Dieu retire pour purifier, transporte pour bénir, et inspire ensuite pour restaurer. À travers les siècles, il conduit sa Parole là où elle portera du fruit, mais il n’oublie pas les sources qu’il a lui-même choisies. Son œuvre est à la fois jugement et miséricorde, rupture et réconciliation.
Peut-être vivons-nous aujourd’hui le temps de cette réconciliation spirituelle. Des croyants, conscients de la grâce reçue par la Réforme, mais aussi des fractures qu’elle a entraînées, désirent humblement replacer la Parole dans toute la plénitude de son héritage. Ce geste n’est pas un retour nostalgique : c’est une maturation spirituelle. C’est reconnaître que la Parole, pour porter pleinement ses fruits, a besoin non seulement d’être lue et crue, mais aussi d’être honorée dans sa mémoire vivante.
