La hiérarchie dans les Évangiles et les Actes : une réalité fondatrice méconnue

Lorsqu’on lit les saints Évangiles avec l’œil émerveillé de la foi simple, on y découvre avant tout la figure lumineuse du Maître marchant sur les routes de Galilée, entouré de disciples enthousiastes, parlant au bord des lacs ou dans les synagogues, guérissant les malades et annonçant la proximité du Royaume. À première vue, tout semble simple, presque informel : un groupe de croyants, une prédication vivante, des gestes de miséricorde, une ferveur fraternelle qui rayonne. Cette image, si chère à la sensibilité évangélique moderne, a souvent conduit à penser que l’Église primitive était une communauté spontanée, sans structures véritables, et que la hiérarchie ecclésiastique serait une création tardive, étrangère à la fraîcheur de l’Évangile. Pourtant, si l’on regarde plus attentivement, un autre visage apparaît : sous cette simplicité évangélique se dessine un ordre caché, voulu par le Christ lui-même, que les Actes des Apôtres rendront manifeste.

Jésus ne se contente pas de prêcher au hasard d’une foule mouvante : il appelle personnellement certains hommes à le suivre. « Suis-moi », dit-il à Simon et André au bord du lac (Matthieu 4,19). Cet appel n’est pas une invitation vague, mais une convocation divine. Il forme autour de lui un groupe distinctif, détaché de leurs occupations ordinaires, afin qu’ils soient ses compagnons et ses témoins. Luc précise que, parmi ces disciples, Jésus choisit douze hommes après une nuit entière passée en prière (Luc 6,12-16). Ce geste n’est pas fortuit : il renvoie délibérément aux douze tribus d’Israël. En instituant les Douze, le Christ fonde un nouvel Israël, un peuple renouvelé. Ce groupe reçoit autorité pour prêcher et guérir (Marc 3,14-15). Il constitue déjà le noyau hiérarchique d’une communauté à venir. Pierre, toujours nommé en premier dans les listes, se détache comme figure de tête ; les évangélistes le montrent souvent comme porte-parole, et Jésus lui confie des paroles singulières : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle » (Matthieu 16,18).

À côté de ces Douze, Jésus envoie soixante-douze disciples deux par deux (Luc 10,1), pour préparer sa venue dans les villes et villages. Cette distinction entre Douze et Soixante-douze évoque immédiatement la structure du peuple ancien : les fils d’Aaron exerçant le sacerdoce particulier, et les Lévites leur étant associés pour le service. De même, les Douze sont institués comme fondement apostolique, tandis que les soixante-douze exercent une mission missionnaire complémentaire. Dans ce cadre, la hiérarchie n’est pas un poids administratif, mais l’expression visible d’une mission différenciée, ordonnée et voulue par le Seigneur. Elle correspond au dessein divin d’édifier un peuple non pas informe, mais harmonieusement organisé.

Cette organisation interne se révèle encore plus nettement lorsqu’on observe le cercle intime formé par Pierre, Jacques et Jean. Ces trois disciples sont choisis pour accompagner le Maître dans les moments les plus décisifs : la résurrection de la fille de Jaïre, la Transfiguration, l’agonie de Gethsémani. Cette triple distinction – les trois, les Douze, les soixante-douze – manifeste une structure à plusieurs cercles concentriques, analogue à celle que l’on retrouve dans la liturgie et la vie communautaire d’Israël : le Saint des Saints, le sanctuaire, le parvis. Loin d’être improvisée, cette hiérarchie porte la marque de la sagesse divine.

Après la Résurrection, les Actes des Apôtres rendent cet ordre visible et effectif. Dès les premiers chapitres, Pierre se lève « au milieu des frères » pour guider la communauté dans le remplacement de Judas (Actes 1,15). Ce n’est pas un vote désordonné : la procédure suit un cadre spirituel précis, mêlant discernement, prière et tirage au sort. À la Pentecôte, les Douze proclament d’une seule voix la Bonne Nouvelle, et Pierre agit comme héraut principal. Rapidement, la croissance de la communauté conduit à déléguer certaines tâches : sept hommes sont choisis et ordonnés pour le service (Actes 6,1-6). Puis, dans chaque Église locale, des anciens (presbyteroi) sont établis par imposition des mains (Actes 14,23). Enfin, au concile de Jérusalem (Actes 15), une décision collégiale, présidée par les Apôtres et Jacques, est prise pour régler une question doctrinale majeure. Cette scène est particulièrement révélatrice : la jeune Église ne fonctionne pas sur la base d’un enthousiasme indistinct, mais d’une autorité structurée, éclairée par l’Esprit Saint.

Les Pères apostoliques, témoins immédiats de cette période, confirment unanimement cette organisation. Clément de Rome, écrivant à l’Église de Corinthe vers la fin du Ier siècle, rappelle que les Apôtres ont institué des ministères durables : « Ils établirent les prémices, après les avoir éprouvées par l’Esprit, comme évêques et diacres des futurs croyants ; et ils l’ont fait, non pas au hasard, car ils savaient bien qu’il y aurait des contestations à propos du ministère » (1 Clément 42,4). Ignace d’Antioche, quelques années plus tard, s’adresse aux communautés d’Asie Mineure avec une clarté frappante : « Suivez tous l’évêque comme Jésus-Christ suit son Père, et le presbyterium comme les apôtres ; quant aux diacres, respectez-les comme le commandement de Dieu » (Lettre aux Smyrniotes 8,1). Ces paroles ne décrivent pas une innovation tardive, mais la continuité directe de la structure apostolique mise en place dès l’origine.

Pourquoi, dès lors, cette hiérarchie est-elle si souvent passée sous silence dans la culture évangélique moderne ? Peut-être parce que l’on confond la simplicité évangélique avec l’absence de structure. Jésus, en lavant les pieds de ses disciples, n’abolit pas la hiérarchie ; il la purifie. Il enseigne que « le plus grand parmi vous sera votre serviteur » (Matthieu 23,11), mais il ne dit pas qu’il n’y aura plus de plus grands. L’ordre chrétien n’est pas celui d’une domination humaine, mais celui d’une autorité spirituelle ordonnée à l’amour. Dans l’Église, la hiérarchie est au service de l’unité, de la vérité et de la charité ; elle reflète l’ordre trinitaire lui-même, où l’égalité de nature coexiste avec une harmonie de relations.

Ainsi, sous l’apparente simplicité des Évangiles se cache un ordre profond, discret mais ferme, que les Actes et les Pères rendront explicite. Cette hiérarchie naissante n’est pas étrangère à l’esprit de l’Évangile ; elle en est l’une des expressions les plus fidèles. Elle témoigne que le Christ n’a pas seulement annoncé un Royaume intérieur, mais qu’il a édifié une Église visible, structurée, ordonnée, pour porter ce Royaume jusqu’aux extrémités de la terre. Redécouvrir cette vérité, c’est retrouver non pas une Église figée, mais une Église vivante, où l’ordre et la grâce marchent ensemble, comme le corps et l’âme dans une même vie.