Il est des courants profonds qui, tels des fleuves invisibles, traversent les siècles et marquent durablement la physionomie des peuples et des Églises. Tel fut, dès son origine, l’esprit de la Réforme : un élan vers la Parole de Dieu, une révolte contre des institutions devenues pesantes, une soif d’authenticité spirituelle ; mais aussi, et presque inséparablement, une défiance envers la Tradition qui avait porté cette Parole à travers les âges. Ce trait, imprimé dès les commencements, a laissé dans le protestantisme une empreinte qui subsiste encore aujourd’hui.
Lorsque la Réforme éclata au XVIᵉ siècle, elle se dressa face à une chrétienté médiévale dont la splendeur avait souvent été ternie par les abus et la corruption. Dans bien des lieux, la Tradition n’était plus perçue comme une mémoire vivante, mais comme une chape de coutumes humaines venues étouffer la simplicité de l’Évangile. Alors, des voix s’élevèrent : Luther, Calvin, Zwingli et tant d’autres proclamèrent que seule l’Écriture devait régner dans l’Église. Et Dieu bénit cette prédication : des âmes s’éveillèrent, des consciences furent libérées, et la Bible retrouva sa place centrale dans la vie de millions d’hommes et de femmes.
Mais dans l’ardeur de ce retour à la Parole, une autre réalité s’imposa, plus subtile, moins immédiatement visible : l’esprit de rupture s’étendit au-delà de ce qui était nécessaire. Ce qui, au début, n’était qu’une contestation de traditions tardives devint, chez beaucoup, une méfiance généralisée envers toute tradition, même la plus ancienne, même celle qui plongeait ses racines dans les jours apostoliques. La mémoire de l’Église primitive, sa liturgie, sa sagesse accumulée, furent souvent regardées avec soupçon, comme si elles appartenaient déjà au règne de l’erreur.
Les Pères de l’Église furent peu lus, ou interprétés à travers des lunettes polémiques. La liturgie ancienne, transmise fidèlement depuis Jérusalem, Antioche ou Rome, fut abandonnée comme un vêtement usé. La hiérarchie ecclésiale, pourtant déjà attestée dans les lettres de Clément ou d’Ignace, fut jugée étrangère à l’Évangile. Ainsi se creusa, presque sans que les Réformateurs eux-mêmes le mesurent pleinement, un fossé entre les Églises issues de la Réforme et la Tradition vivante qui avait nourri la chrétienté durant quinze siècles.
Cet esprit anti-tradition s’est transmis, de génération en génération, jusque dans les courants évangéliques contemporains. Il habite les réflexes, les jugements et parfois même les émotions de nombreux croyants. Combien associent encore aujourd’hui « tradition » et « superstition », sans distinguer entre les dérives tardives et la sève apostolique ? Combien regardent les liturgies anciennes comme des formes mortes, sans pressentir la profondeur mystérique qu’elles recèlent ? Combien, enfin, méconnaissent la langue, la culture et les pratiques de l’Église primitive, comme si le christianisme était né hier, dans la seule lecture individuelle de la Bible traduite ?
J’ai moi-même partagé ces préjugés. Héritier du protestantisme évangélique, j’ai longtemps regardé le monde chrétien traditionnel à travers les prismes déformants que l’histoire m’avait transmis. Mais peu à peu, à mesure que s’ouvraient devant moi les richesses de la Tradition ancienne, j’ai compris que ce rejet instinctif n’était pas fondé sur la connaissance, mais sur l’ignorance. Sous la poussière accumulée des siècles, j’ai découvert un trésor vivant : celui d’une Église priante, liturgique, enracinée dans la Parole, transmettant fidèlement l’Évangile par la mémoire, le chant et le rite, dès les temps apostoliques.
Cet esprit anti-tradition a eu des conséquences durables. Il a conduit à une fragmentation incessante : chaque communauté, se réclamant de la seule Écriture, en a fait parfois son interprétation propre, comme si elle était seule dépositaire de la vérité. Il a appauvri la vie liturgique, réduisant parfois le culte à la prédication et au chant, sans cette profondeur sacramentelle qui nourrit l’âme. Il a favorisé des lectures modernes, détachées du contexte sémitique et ecclésial des premiers siècles, entraînant des interprétations anachroniques. Et surtout, il a érigé une barrière invisible entre les enfants d’un même Seigneur : ceux qui gardent la mémoire ancienne, et ceux qui s’en défient.
Mais Dieu, dans sa sagesse, conduit l’histoire vers des rencontres inattendues. Aujourd’hui, de plus en plus d’héritiers de la Réforme redécouvrent, sans renier leur foi, la profondeur de la Tradition ancienne. Ils comprennent que l’Écriture et la Tradition ne s’opposent pas : elles se complètent, comme la semence et le sol fertile. La Bible a été donnée dans une Église vivante, qui la priait et la proclamait avant même de la fixer par écrit. La Tradition n’est pas un ajout humain, mais la mémoire vivante de cette Église.
Reconnaître cela n’est pas trahir la Réforme ; c’est au contraire l’accomplir en plénitude. Car la Parole de Dieu, pour porter tous ses fruits, a besoin de la terre nourricière d’une communauté enracinée dans la mémoire apostolique. L’avenir appartient à ceux qui sauront unir la ferveur biblique des Réformés et la profondeur mémorielle des Églises anciennes, non dans une uniformité forcée, mais dans une communion humble et vraie sous le regard du Christ.
