Le sacerdoce particulier au sein du sacerdoce général

Il y a, dans l’histoire sainte, une harmonie mystérieuse que seule la lumière de Dieu peut pleinement dévoiler. Cette harmonie se joue entre l’appel adressé à un peuple entier et la consécration particulière d’hommes choisis pour le service du Très-Haut. Déjà, au pied du Sinaï, cette tension féconde s’est manifestée, lorsque Dieu fit retentir sa voix dans le fracas du tonnerre et la majesté des nuées. Israël venait d’être libéré de l’esclavage ; les eaux de la mer Rouge s’étaient refermées sur les chars de Pharaon ; le peuple marchait désormais sous la bannière de l’Éternel. Alors le Seigneur parla ainsi :

« Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Exode 19,6).

Quelle parole étonnante ! Le Créateur des cieux et de la terre, Celui qui siège au-dessus des chérubins, voulait faire d’une nation terrestre un peuple sacerdotal, une communauté tout entière consacrée à son service, reflet de sa sainteté au milieu des nations idolâtres. Israël, choisi parmi les peuples, devait être comme un pont entre Dieu et le monde, une lampe ardente dans la nuit de l’histoire.

Mais le dessein de Dieu ne s’arrête pas à une déclaration générale. Au sein de ce peuple sacerdotal, Il choisit une tribu, celle de Lévi, pour la consacrer au service de son sanctuaire. Dans la tribu, Il choisit encore une famille, celle d’Aaron, pour qu’elle exerce le ministère sacré devant l’autel. Là réside le mystère : le peuple tout entier est sacré, et pourtant, des serviteurs particuliers sont établis. Ce n’est pas une contradiction, mais une ordonnance divine.

Les Lévites ne sont pas supérieurs à leurs frères ; ils en sont les serviteurs. Ils portent le tabernacle, chantent les louanges, enseignent la Loi ; ils sont comme des veilleurs postés autour de la tente de la rencontre. Quant aux fils d’Aaron, ils approchent de l’autel, offrant le sang des victimes et levant les mains pour bénir au nom du Dieu d’Israël. Ainsi, le sacerdoce général du peuple trouve sa forme visible, ordonnée et efficace dans le sacerdoce particulier établi par Dieu lui-même.


Des siècles passent, les royaumes se lèvent et s’effondrent, et voici que dans la plénitude des temps, une voix s’élève en Galilée. Le Verbe de Dieu s’est fait chair ; le grand Prêtre éternel est entré dans notre humanité. En Jésus-Christ, tout le sacerdoce ancien trouve son accomplissement. Lui seul est le Médiateur parfait, car il unit en sa personne l’homme et Dieu.

Or que fait Jésus ? Il proclame la Bonne Nouvelle, guérit les malades, pardonne les péchés, mais surtout, il forme un peuple nouveau, une Église rassemblée non par le sang d’Abraham, mais par la foi au Fils. Et à ce peuple, il adresse une parole étonnamment semblable à celle du Sinaï. Par la voix de l’apôtre Pierre, il déclare :

« Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis » (1 Pierre 2,9).

Ainsi, le dessein de Dieu ne change pas : tout le peuple de l’alliance nouvelle est sacré. Chacun des baptisés participe au sacerdoce du Christ, offrant des sacrifices spirituels, rendant témoignage au monde, devenant temple vivant de l’Esprit Saint.

Mais le Seigneur, dans sa sagesse, institue aussi au sein de ce peuple un sacerdoce particulier, comme autrefois au milieu d’Israël. Il appelle douze hommes pour être avec lui, pour entendre ses paroles, pour rompre le pain sacré, pour remettre les péchés et paître ses brebis. Ces Douze deviennent les colonnes de la nouvelle Jérusalem, les prêtres de la nouvelle alliance, non selon l’ordre d’Aaron, mais selon l’ordre du Christ, grand Prêtre éternel. À eux est confié le mystère du Royaume, la puissance des clefs, la mission d’enseigner toutes les nations.

Et comme Moïse avait choisi soixante-dix anciens pour assister sa charge, le Christ envoie soixante-douze disciples. Leur nombre rappelle celui des nations issues des fils de Noé : c’est un signe que le salut s’étendra au monde entier. Ils vont deux par deux, annonçant la paix, guérissant les malades, préparant le chemin du Roi. Ils sont les nouveaux Lévites, prédicateurs et serviteurs, répandant la lumière dans les villages et les campagnes.


Ainsi se dessine un parallèle admirable :

  • Israël, peuple sacerdotal → l’Église, sacerdoce royal ;
  • Tribu de Lévi → les soixante-douze disciples ;
  • Famille d’Aaron → les Douze Apôtres ;
  • Temple de pierre → Corps du Christ et assemblée des fidèles ;
  • Sacrifices d’animaux → offrande spirituelle et Eucharistie.

Rien n’est aboli, tout est transfiguré. La figure devient réalité, l’ombre laisse place à la lumière. Ce que le Lévitique annonçait sous des rites visibles, le Christ l’accomplit dans la puissance de son Esprit.

Et aujourd’hui encore, au sein de l’Église, demeure cette double réalité : tout le peuple de Dieu est consacré, et pourtant certains sont appelés pour servir ce peuple au nom du Christ. Les évêques, les prêtres, les diacres ne forment pas une élite séparée, mais des ministres institués pour rendre le sacerdoce commun vivant et fécond. Leur autorité est un service ; leur charge est une participation au ministère du Christ, Tête et Époux de l’Église.


✧ Conclusion

Oui, l’histoire du peuple de Dieu est marquée par cette admirable tension : un peuple tout entier consacré, et des ministres particuliers ordonnés à son service. Ce n’est pas l’opposition de la foule et de la caste, mais l’harmonie de l’organisme vivant, où chaque membre a sa place. Dieu aime unir la grandeur du tout à la mission du peu ; il confie à tous la sainteté, et à certains la charge de la faire rayonner.

Ainsi le Royaume avance : par un peuple sacerdotal répandu dans le monde, et par des serviteurs fidèles qui, au sein de ce peuple, gardent le feu sacré allumé sur l’autel du Christ.