Byzance rejette Genève

Il est des rencontres qui, en quelques instants, révèlent le fossé de siècles entiers. Ainsi fut celle des envoyés de Genève, porteurs du souffle vigoureux de la Réforme, lorsqu’ils se présentèrent au Phanar, siège immémorial du patriarcat byzantin. Deux mondes s’y faisaient face : l’un, animé par la conviction que la pureté de l’Évangile devait être retrouvée en sondant les manuscrits anciens, en dépouillant la foi de tout ornement jugé superflu ; l’autre, enraciné dans une mémoire vivante où la liturgie, la langue et la tradition formaient un tout indissociable, transmis sans rupture depuis les Pères grecs et les conciles œcuméniques.

Le patriarche, dépositaire d’une tradition séculaire, proposa aux Genevois d’adopter le texte grec que l’Église byzantine avait reçu et homogénéisé dès les premiers siècles, ce grec noble qui avait porté la théologie des Cappadociens et nourri la prière de l’Orient. Mais les réformés refusèrent : ils voulaient « retrouver » par eux-mêmes le texte original, persuadés que leur science philologique surpassait la fidélité d’une Église qui priait encore dans la langue des apôtres. Ils parlèrent ensuite de leur réforme de la messe, montrant à quel point la liturgie, devenue chez eux matière de débat et d’épuration, s’était détachée de ce que l’Orient considérait comme la respiration même de la foi.

Alors, la rencontre tourna court. Le patriarche les fit congédier, convaincu d’avoir affaire à des novateurs téméraires, incapables de comprendre la dignité sacrée de la tradition reçue. Ce refus réciproque ne fut pas seulement une divergence de méthodes : il révéla une fracture ecclésiale profonde. Là où les Byzantins voyaient une continuité vivante entre l’Écriture et la liturgie, entre la langue des textes et celle de la prière, les Genevois cherchaient à isoler la Bible de son écrin, persuadés que la Parole pouvait briller plus purement en dehors du temple qui l’avait gardée.

L’Écriture elle-même parle de ce mystère de la transmission : « Garde le bon dépôt, par le Saint-Esprit qui habite en nous » (2 Timothée 1.14). Les Pères orientaux avaient gardé ce dépôt non seulement dans des livres, mais dans des rites, des hymnes, une langue sacrée, une mémoire communautaire. Les Réformateurs, eux, voulaient purifier ce dépôt en le ramenant à la lettre nue, oubliant parfois que l’Esprit l’avait aussi enveloppé d’une tradition vivante.

Ce jour au Phanar fut plus qu’un incident : il fut le symbole d’un divorce spirituel. L’Occident réformé poursuivit sa route, ardent à restaurer la vérité biblique ; l’Orient demeura fidèle à son héritage reçu. Entre les deux, une incompréhension se creusa, non par haine, mais parce que chacun croyait servir la Parole de Dieu d’une manière exclusive. « Si le fondement est détruit, que peut faire le juste ? » (Psaume 11.3). Le fondement n’était pas détruit, mais il était désormais perçu différemment : ici comme Tradition vivante, là comme Texte retrouvé.