Il est des transformations lentes et profondes qui, sans éclat spectaculaire, changent peu à peu le visage de la foi chrétienne. Parmi celles-ci, l’évolution du rapport à la Sainte Écriture dans le monde protestant — et plus encore dans sa descendance évangélique moderne — mérite une attention particulière. Car ici se manifeste un des contrastes les plus significatifs entre la tradition ancienne et l’esprit contemporain.
Dans l’Église des premiers siècles, la Bible était avant tout un livre sacré au service du culte. Née dans la prière d’Israël, transmise dans les synagogues, proclamée par Jésus dans les assemblées, reçue dans la liturgie des apôtres, elle était lue, chantée, mémorisée et priée au cœur de la communauté. Elle vivait dans la bouche du peuple de Dieu avant d’habiter les bibliothèques. Les Évangiles furent composés pour être récités dans la liturgie ; les psaumes pour être chantés dans le Temple et dans l’Église ; les épîtres pour être lues publiquement dans les assemblées saintes. L’Écriture était inséparable du culte : elle était son souffle, sa nourriture et son axe.
Or, à mesure que le protestantisme s’est déployé dans la modernité, un changement subtil s’est produit. Le principe fécond de la diffusion universelle des Écritures, né au XVIᵉ siècle, a porté d’immenses fruits : la Parole de Dieu a franchi les frontières des monastères, des chancels et des chancelleries ; elle est entrée dans les foyers, dans les mains du peuple. Des milliers d’hommes et de femmes ont découvert dans leur lecture personnelle le visage du Christ. Pour cela, il faut rendre grâce.
Mais cette bénédiction a eu une contrepartie : en même temps que la Bible se diffusait largement, elle se désacralisait dans la conscience commune. L’Écriture, détachée de son écrin liturgique, a été de plus en plus considérée comme un livre d’étude, de méditation individuelle, parfois même de simple information religieuse. Là où, dans les Églises anciennes, elle était proclamée dans la lumière des cierges et la solennité de la liturgie, elle est devenue, dans bien des foyers protestants, un manuel pieux ou un support de réflexion intellectuelle.
Le protestantisme évangélique, en particulier, a développé une culture biblique intense, mais souvent déconnectée de toute finalité cultuelle. Ses écoles bibliques sont actives, ses cours d’exégèse remarquablement dynamiques ; mais il manque parfois à cette ferveur intellectuelle le caractère sacré et communautaire qui enveloppait autrefois la Parole de Dieu. On lit, on analyse, on dissèque parfois le texte avec zèle ; mais on oublie qu’il fut donné d’abord pour être proclamé dans l’assemblée, chanté en chœur, prié en communion avec les saints. La Bible est devenue un objet d’étude plutôt qu’un instrument de culte.
Ce glissement n’est pas fortuit. Il procède d’un esprit profane que le protestantisme, notamment évangélique, a en partie épousé. En rompant avec la Tradition ancienne, il s’est trouvé en affinité avec la modernité naissante : individualisme religieux, rationalisme pratique, suspicion envers les formes liturgiques héritées. Cette compatibilité, qui a facilité la diffusion biblique dans le monde moderne, a aussi contribué à affaiblir le sens du sacré. Là où la Bible était un livre sacré destiné à être lu dans un lieu saint par un peuple assemblé, elle est devenue un livre ordinaire, manipulé dans le silence des salons et des chambres, isolée de l’espace liturgique pour lequel elle fut conçue.
Ainsi, paradoxalement, le mouvement qui a permis à la Bible de se répandre partout a aussi contribué à en émousser le caractère liturgique et sacré. La lecture personnelle, si précieuse, a parfois pris la place de la lecture communautaire. L’étude s’est substituée à la proclamation. La réflexion privée a remplacé la prière publique. En voulant rendre la Bible accessible à tous, on a parfois oublié qu’elle fut donnée à l’Église rassemblée avant d’être remise à l’individu isolé.
Ce n’est pas là une condamnation, mais un appel. Car la vitalité biblique du protestantisme est un don réel, que Dieu a visiblement béni. Mais ce don n’atteint sa plénitude que lorsqu’il est réuni à la mémoire liturgique vivante qui fut le berceau de l’Écriture. Redécouvrir la Bible comme livre du culte — et non seulement comme livre d’étude — serait pour le monde évangélique un enrichissement spirituel immense. Ce serait rétablir la Parole dans sa demeure naturelle : la prière de l’Église.
Car la Bible n’est pas seulement un texte à comprendre ; elle est une voix à entendre, un chant à reprendre, une lumière à contempler au sein de la communauté assemblée. La modernité a séparé ce que les apôtres avaient uni : la lecture et la liturgie, la Parole et le culte, l’intelligence et l’adoration. L’avenir spirituel du christianisme évangélique dépendra, peut-être, de sa capacité à retrouver cette unité perdue.
