Il est dans le cœur de l’homme une soif irrépressible d’enracinement : l’âme, faite à l’image de Dieu, cherche une histoire dans laquelle elle puisse habiter, et une terre où elle puisse se souvenir. Lorsque cette mémoire est affaiblie, l’homme se tourne vers ce qui demeure immuable : et nul lieu n’est plus chargé de mémoire que la Terre où Dieu s’est révélé.
Ainsi s’explique, au moins en partie, l’attrait profond que tant d’âmes évangéliques ressentent aujourd’hui pour Israël. Ayant perdu, au fil des siècles, une grande part de la mémoire liturgique et hagiographique qui liait jadis la foi aux générations antérieures, elles se tournent vers Jérusalem, vers le Jourdain, vers le lac de Galilée, comme vers des pierres toujours vivantes qui rappellent les jours anciens. Ce n’est point un hasard : « Si eux se taisent, les pierres crieront » (Luc 19,40).
L’homme moderne, privé de la mémoire des saints, cherche à renouer avec l’histoire sainte en retournant aux sources visibles de la Révélation. Là où les Églises anciennes ont conservé un tissu vivant de fêtes, de lieux sanctifiés et de figures inspirantes, les communautés issues de la Réforme, souvent dépouillées de cette continuité, ont reporté leur regard vers la Terre promise comme vers un livre ouvert. Le sol d’Israël devient pour elles ce que les pèlerinages et les tombeaux des saints furent autrefois pour les générations médiévales : une mémoire tangible, une histoire où la foi se sent chez elle.
Et pourtant, l’Écriture nous rappelle que l’enracinement véritable n’est pas seulement dans les pierres, mais dans la communion des témoins que Dieu a suscités à travers les âges. L’auteur de l’épître aux Hébreux nous convie à lever les yeux : « Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau… et courons avec persévérance dans la carrière qui nous est ouverte » (Hébreux 12,1). Ces témoins sont Abraham, Moïse, David — mais aussi, dans la suite des siècles, les innombrables saints qui ont transmis la foi. Leur mémoire est une demeure spirituelle ; elle nous relie à la fidélité de Dieu dans l’histoire.
Il ne s’agit pas d’opposer Israël aux saints, mais de retrouver une plénitude de mémoire. Israël demeure le premier témoin, la racine bénie, « car les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance » (Romains 11,29). Mais l’histoire de Dieu ne s’est pas arrêtée au Golgotha ni au tombeau vide ; elle s’est prolongée dans l’Église, dans les générations successives qui ont confessé le nom de Jésus-Christ. En oubliant cette dimension, on risque de réduire l’enracinement chrétien à un seul point du passé, alors que le Seigneur « conduit l’histoire de génération en génération » (Luc 1,50).
Le remède n’est pas de mépriser l’attrait pour Israël, car cet attrait révèle une soif légitime : celle de se tenir sur la terre où Dieu a parlé. Mais il faut que cette soif soit éclairée et élargie. L’Église n’est pas orpheline : elle a une mémoire. Elle est portée par la nuée des témoins, enracinée dans l’œuvre de Dieu à travers les siècles, et appelée à habiter cette histoire avec reconnaissance. Si nous redécouvrons cette mémoire vivante, alors Israël redevient pour nous non pas un substitut, mais la première pierre d’un édifice spirituel immense, où les saints de tous les temps nous précèdent et nous accompagnent vers la Jérusalem céleste.
