Lorsque nous ouvrons les Saintes Écritures, ce n’est pas un simple livre d’édification individuelle que nous parcourons : c’est l’histoire même de Dieu se révélant dans le temps, l’histoire de son dessein éternel qui se déploie dans la création, l’incarnation et la sanctification. Dieu n’est pas un principe abstrait, suspendu au-dessus du monde ; il est le Dieu vivant, le Dieu qui agit, le Dieu présent : Dieu dans l’histoire.
Cette vérité, les Pères de l’Église l’ont proclamée avec force. Irénée de Lyon, le grand docteur du IIᵉ siècle, voyait dans la succession des âges bibliques une pédagogie divine, une progression voulue par le Père pour conduire l’humanité à la plénitude de la révélation. Augustin, contemplant le cours des siècles dans La Cité de Dieu, a repris cette grande vision : pour lui, l’histoire du monde n’est pas un enchaînement aveugle d’événements, mais un drame sacré dont Dieu est l’auteur et le metteur en scène. Et au Moyen Âge, malgré les ombres et les lenteurs humaines, la même conviction animait les théologiens : le temps n’est pas vide, il est rempli de la présence trinitaire.
Car telle est la clé : l’histoire est trinitaire dans son orientation.
- Dans l’Ancien Testament, c’est le Père qui se révèle : créateur, législateur, conducteur d’Israël. Dans la voix des prophètes, dans la sagesse de la Loi, dans la main qui conduit le peuple à travers la mer, c’est le Père qui trace les chemins de l’histoire.
- Dans l’Incarnation, c’est le Fils qui se manifeste : « Et le Verbe s’est fait chair » (Jean 1:14). L’histoire atteint ici son centre, son sommet, son point d’inflexion éternel. Le Fils, par sa naissance, sa croix et sa résurrection, inscrit Dieu au cœur de l’histoire humaine.
- Dans le temps de l’Église, c’est l’Esprit qui agit : il répand la lumière de la Pentecôte, il anime les saints, il fait avancer l’Évangile de peuple en peuple, de siècle en siècle.
Ainsi, le temps n’est pas un cycle sans but, ni une mécanique aveugle : c’est un fleuve dont la source jaillit du Père, dont le centre est le Fils, et dont le cours est porté et dirigé par l’Esprit jusqu’à l’embouchure glorieuse de la Jérusalem céleste.
Les Écritures elles-mêmes témoignent de cette révélation progressive :
– « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Genèse 1:1) — c’est le Père à l’œuvre dans la création.
– « Quand les temps furent accomplis, Dieu envoya son Fils » (Galates 4:4) — c’est le Fils entrant dans l’histoire au moment fixé.
– « Vous recevrez une puissance, le Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1:8) — c’est l’Esprit répandu sur l’Église pour sanctifier le monde.
Dieu, dans sa sagesse, ne s’est pas révélé d’un seul coup : il s’est révélé comme un maître patient, guidant l’humanité étape par étape. Irénée parlait de cette divine pédagogie : dans l’enfance de l’humanité, le Père enseigne la Loi ; dans sa maturité, le Fils apporte la grâce ; et dans l’âge de l’Église, l’Esprit conduit les cœurs à la sainteté.
Voyez comme cette perspective donne au temps une noblesse et une unité profondes. L’histoire n’est plus un chaos d’événements humains, ni une suite monotone de cycles naturels. Elle devient une histoire sainte, ordonnée, conduite, remplie de la présence trinitaire. Dieu y marche comme dans un jardin : il y parle aux patriarches, il y combat avec Jacob, il y pleure avec Marie, il y souffle avec puissance sur les apôtres.
Et lorsque nous contemplons aujourd’hui le cours du monde, il nous faut garder ce regard de foi : Dieu continue d’agir. Le Père demeure le Seigneur de l’histoire, le Fils en est le centre vivant, et l’Esprit en est la force qui avance. Les royaumes passent, les civilisations s’élèvent et s’écroulent, mais le dessein trinitaire suit son cours, inébranlable comme un fleuve issu du trône de Dieu.
« Mon Père agit jusqu’à présent, et moi aussi j’agis » (Jean 5:17). Oui, Dieu agit. Dieu règne. Dieu conduit l’histoire. Et si nos yeux s’ouvrent, nous reconnaîtrons dans le tumulte des événements les pas discrets mais souverains de la Trinité.
