Il est des versets qui, tels des seuils silencieux, ouvrent sur de vastes perspectives spirituelles. Le verset d’Hébreux 13,15 appartient à cette catégorie :
« Par lui, offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom. »
À la fin de cette épître majestueuse, où tout le système sacrificiel de l’ancienne alliance est réinterprété à la lumière du sacrifice unique et parfait du Christ, l’auteur inspiré exhorte les fidèles à entrer dans une nouvelle forme de culte : non plus celui d’animaux immolés, mais celui d’une louange continuelle offerte par le peuple sacerdotal. Cette parole, si simple en apparence, contient en germe une profonde théologie eucharistique.
Dans l’Ancien Testament déjà, le « sacrifice de louange » (זֶבַח תּוֹדָה, zevaḥ todah) désignait les sacrifices d’action de grâce par lesquels Israël exprimait sa reconnaissance à Dieu (cf. Ps 50,14 ; 116,17). Ces sacrifices étaient souvent accompagnés de chants et de prières, et annonçaient une époque où la louange remplacerait l’holocauste. L’épître aux Hébreux contemple cette époque accomplie : désormais, par le Christ, les croyants peuvent offrir à Dieu le sacrifice de leurs lèvres et de leurs cœurs, unis à la louange du Fils éternel.
Mais la tradition chrétienne ne s’est pas arrêtée à une interprétation purement spirituelle. Très tôt, les disciples ont reconnu dans l’eucharistie le lieu même où cette louange s’élève d’une manière parfaite vers le Père. Car qu’est-ce que l’eucharistie, sinon la grande action de grâce de l’Église, unie au sacrifice rédempteur de son Seigneur ? Ce n’est pas un simple souvenir, mais une offrande vivante. Dès les temps apostoliques, la fraction du pain fut entourée de prières de bénédiction et de chants. Justin Martyr, au IIᵉ siècle, décrit la célébration dominicale :
« Lorsque celui qui préside a achevé les prières et les actions de grâce, tout le peuple présent répond en disant : Amen. » (Première Apologie, 65-67)
Cette « action de grâce » (eucharistia) n’est pas seulement une prière, mais une véritable offrande. L’Église, en rendant grâce, s’associe au Christ qui s’offre lui-même.
Les Pères de l’Église ont souvent cité Hébreux 13,15 dans ce sens. Saint Ignace d’Antioche, au tournant du Ier et du IIᵉ siècle, exhorte les fidèles de Smyrne à s’unir autour de l’autel unique :
« Hâtez-vous de ne faire qu’une seule eucharistie ; car il n’y a qu’une seule chair de notre Seigneur Jésus-Christ, et une seule coupe pour nous unir dans son sang, un seul autel, comme un seul évêque avec le presbytérat et les diacres. » (Lettre aux Smyrniotes, 8)
Cette unité eucharistique est inséparable de la louange offerte à Dieu. Pour Ignace, l’eucharistie est la réalisation visible et concrète de ce sacrifice spirituel.
Plus tard, Jean Chrysostome, commentant Hébreux 13,15, écrit :
« Quelle offrande pouvons-nous présenter à Dieu ? Non plus des taureaux ni des béliers, mais la louange qui sort de notre bouche, la prière pure, l’eucharistie sainte. » (Homélie sur Hébreux 33)
Chez ce Père au verbe de feu, la louange, la prière et l’eucharistie forment une seule et même réalité sacerdotale : l’Église offre au Père un sacrifice qui n’est plus sanglant, mais qui demeure réel — le sacrifice du Christ rendu présent et accueilli dans la foi.
Saint Augustin, quant à lui, contemple cette transformation avec une ampleur spirituelle saisissante :
« Toute la cité rachetée, c’est-à-dire la communauté et la société des saints, est offerte à Dieu comme un sacrifice universel par le grand prêtre qui s’est offert pour nous dans sa passion, afin que nous soyons le corps d’un si grand chef. » (La Cité de Dieu, X,6)
Le sacrifice de louange devient ici celui de l’Église tout entière, corps vivant du Christ, qui s’offre en union avec son chef dans la célébration eucharistique.
Ainsi, depuis les premiers siècles, l’Église a lu dans Hébreux 13,15 une invitation non seulement à la louange spirituelle individuelle, mais à la participation au grand sacrifice de louange rendu présent dans la liturgie eucharistique. L’expression de l’épître, enracinée dans l’Ancien Testament, fleurit dans la tradition chrétienne comme une formule eucharistique implicite : « Par lui, offrons à Dieu un sacrifice de louange. » Par le Christ, dans le Christ, l’Église rend grâce, bénit, et s’offre elle-même avec son Seigneur.
Cette parole, toujours actuelle, nous rappelle que l’eucharistie n’est pas une simple assemblée fraternelle ni une commémoration statique. Elle est l’acte de culte le plus profond de l’Église, l’union de la louange terrestre à celle du Christ glorifié, le véritable sacrifice de louange annoncé par les prophètes et accompli dans le mystère pascal. Là, à l’autel, l’Église ne fait qu’un avec son Époux pour offrir au Père, dans l’Esprit, la louange parfaite.
