Il est en Galilée une montagne isolée, majestueuse et douce à la fois, qui s’élève au bord de la grande plaine d’Esdrelon. Sa cime arrondie, visible de loin, semble depuis des siècles tendre vers le ciel comme une lampe posée sur un chandelier. C’est le mont Thabor. Déjà dans l’Antiquité, Barak et Débora y avaient convoqué les tribus d’Israël pour une délivrance miraculeuse ; car Thabor, dans l’histoire sainte, est souvent un lieu de rassemblement et de victoire (Juges 4). Mais c’est surtout dans l’Évangile qu’il reçoit sa lumière immortelle.
C’est là, selon la tradition la plus ancienne, que Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et « qu’il fut transfiguré devant eux ; son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière » (Matthieu 17,2). Moïse et Élie apparurent, la nuée lumineuse les enveloppa, et la voix du Père se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! » (Matthieu 17,5). Thabor devint ainsi la montagne de la révélation anticipée, le sanctuaire où trois témoins privilégiés contemplèrent la gloire du Fils de l’homme avant l’heure.
Mais, comme souvent dans l’économie divine, la première lumière n’est qu’une aurore, destinée à s’élargir. Ce qui fut montré à trois devait un jour être manifesté à la multitude. La gloire aperçue en figure devait un jour resplendir pleinement. C’est là que l’histoire prend un tour mystérieux et grandiose : l’apôtre Paul, dans une des pages les plus anciennes du christianisme, évoque un fait d’une puissance saisissante. Après avoir énuméré les apparitions du Ressuscité à Céphas, aux Douze, puis à Jacques, il ajoute : « Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et quelques-uns sont morts » (1 Corinthiens 15,6).
Cinq cents frères à la fois ! Quel rassemblement que celui-là ! N’est-ce pas là l’un des plus grands moments de l’histoire du salut ? Et pourtant, les Évangiles sont silencieux sur le lieu. Paul ne précise pas davantage. Faut-il voir là une apparition en Galilée, cette Galilée des commencements et des envois ? Oui, car Jésus, par la bouche de l’ange, avait dit aux femmes : « Dites à mes frères qu’ils doivent aller en Galilée ; c’est là qu’ils me verront » (Matthieu 28,10). Et Matthieu nous rapporte : « Les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait désignée » (Matthieu 28,16).
Une montagne, en Galilée, lieu d’un grand rassemblement. La description correspond avec une justesse frappante. Or, quelle autre montagne pouvait être cette “montagne désignée” que Thabor, cette hauteur isolée et accessible, connue de tous, où Jésus avait déjà manifesté sa gloire avant la croix ? Le Thabor se prête naturellement à un rassemblement nombreux : son sommet, large et dégagé, peut accueillir une foule. On s’y rend aisément depuis Nazareth et la région du lac. Déjà Barak y avait convoqué des milliers d’hommes ; pourquoi Jésus n’y convoquerait-il pas maintenant ses disciples nombreux, hommes et femmes, après sa Résurrection glorieuse ?
On imagine cette scène avec un saint tremblement. Les disciples, dispersés après la Passion, sont revenus en Galilée. Le souvenir de Thabor n’est pas loin : certains étaient peut-être présents lors de la Transfiguration, d’autres avaient entendu les récits avec ferveur. Tous savent : « Il nous a donné rendez-vous sur la montagne. » Ils montent, groupes après groupes, de tous les villages alentour. Cinq cents frères — peut-être plus — se rassemblent dans l’air clair de la Galilée. Les collines résonnent des chants des psaumes. Leurs cœurs battent : « Allons à sa rencontre ».
Et soudain, au milieu d’eux, Jésus est là. Non plus pour trois témoins seulement, mais pour une multitude. Non plus en figure anticipée, mais en gloire accomplie, ressuscité, vainqueur de la mort. La lumière de Thabor n’est plus l’éclair passager d’une révélation future ; elle est la pleine clarté du matin pascal. Le Ressuscité se tient au centre de son peuple comme le soleil levant au-dessus de la montagne. « Quand ils le virent, ils se prosternèrent ; quelques-uns eurent des doutes » (Matthieu 28,17). Paul le dit : la plupart de ces témoins vivaient encore lorsqu’il écrivait ; ils pouvaient confirmer le fait. Ce n’était ni vision privée, ni rêve individuel : c’était une manifestation publique, massive, concrète, sur une montagne, à la lumière du jour.
Ainsi, le Thabor pourrait bien être le lieu où la gloire entrevue par trois a été manifestée à cinq cents. Dieu aime ces correspondances : la montagne de la préfiguration devient la montagne de la confirmation. Le lieu de la révélation anticipée devient le lieu de la révélation accomplie. La voix du Père a retenti dans la nuée ; maintenant, c’est la parole du Fils qui envoie au monde entier : « Allez, faites de toutes les nations des disciples » (Matthieu 28,19). Thabor se change en balcon de la mission universelle.
Et pour nous, qu’est-ce que Thabor ? Il est la montagne de la lumière, celle qui précède et annonce la victoire, celle qui rassemble et envoie. Il est le lieu où la foi s’élève, où la gloire se dévoile, où le Christ se manifeste non pas à quelques privilégiés mais à son peuple réuni. Il nous rappelle que ce que Dieu révèle d’abord à quelques-uns, il veut le partager à la multitude. Ce que Pierre, Jacques et Jean ont contemplé dans la lumière anticipée, les cinq cents en ont été témoins dans la réalité de la Résurrection. Et aujourd’hui encore, chaque fois que l’Église se rassemble sur la montagne de la foi, c’est le même Seigneur glorieux qui se tient au milieu d’elle.
✅ En somme : Sans pouvoir l’affirmer avec certitude historique, tout concourt à faire du mont Thabor un candidat sérieux et profondément symbolique pour être le lieu de l’apparition aux cinq cents frères. Ce lieu unique concentre la mémoire de la gloire anticipée et l’accomplissement de la gloire manifestée. Dans la lumière de Thabor, la Transfiguration et la Résurrection se répondent comme l’aube et le jour.
