La Tradition de l’Église et la Connaissance du Canon des Écritures

Il est des vérités si fondamentales qu’elles éclairent d’une lumière nouvelle l’ensemble de l’histoire chrétienne. Parmi celles-ci se trouve cette réalité souvent méconnue : la connaissance même du canon des Saintes Écritures nous vient de la tradition de l’Église. Avant que le texte biblique ne fût imprimé, traduit et diffusé largement ; avant que les controverses doctrinales ne viennent exiger de préciser ce qui est inspiré et ce qui ne l’est pas ; avant même que les communautés chrétiennes ne puissent consulter aisément les écrits sacrés, c’est la Tradition ecclésiale, vivante et confessante, qui a reconnu, gardé et transmis le trésor du canon.

Dès les premiers siècles, la communauté croyante n’est pas une masse informe : elle se rassemble autour des apôtres et de leurs disciples, elle prie, elle enseigne, elle discerne. L’Église ne crée pas la Parole ; elle la reçoit et la confesse. Mais cette réception n’est pas passive : elle est marquée par un discernement spirituel, par la mémoire vivante de ceux qui ont entendu et vu le Verbe fait chair, par l’action de l’Esprit Saint qui conduit le peuple de Dieu dans la vérité. Ainsi, lorsque des voix s’élèvent pour déterminer quels écrits doivent être lus dans les assemblées comme faisant autorité, c’est la tradition apostolique — transmise oralement, vécue dans la liturgie, et progressivement consignée — qui sert de critère de reconnaissance.

En cela, la Tradition ne se présente pas comme une source concurrente de la Révélation divine, mais comme le canal historique et ecclésial par lequel cette Révélation nous est parvenue. Si aujourd’hui nous ouvrons le Nouveau Testament en sachant que les quatre Évangiles, les Actes, les Épîtres apostoliques et l’Apocalypse font partie de la Parole inspirée, ce n’est pas par une révélation individuelle, ni par un raisonnement critique moderne ; c’est parce que l’Église, dès les premiers siècles, a reçu ces écrits, les a lus, les a médités, et les a transmis comme tels de génération en génération. La tradition canonique est une tradition confessante : elle ne se contente pas de conserver des textes, elle proclame leur origine divine et leur autorité pour la foi.

Ce fait est capital pour une juste intelligence de la Bible. Rejeter la tradition ecclésiale, c’est scier la branche sur laquelle repose la reconnaissance du canon. Car aucun passage biblique n’énumère la liste exhaustive des livres inspirés ; aucun apôtre n’a laissé un catalogue définitif. Cette liste nous vient de la mémoire vivante de l’Église, qui, dans la communion des Églises locales, a discerné la voix du Bon Pasteur parmi les nombreux écrits circulant dans l’Antiquité chrétienne. Certes, la critique historique peut retracer les conciles, les listes canoniques, les débats ; mais elle ne peut expliquer par elle seule cette unité profonde et durable, fruit d’un discernement spirituel collectif.

Il faut le dire avec clarté : la Tradition, en ce domaine, contient des éléments de vérité indispensables, non pas parce qu’elle ajouterait à la Révélation, mais parce qu’elle en est la gardienne fidèle et la mémoire vivante. C’est elle qui relie les croyants de tous les siècles aux témoins oculaires et auriculaires de la Parole incarnée. En ce sens, elle est subordonnée à la Parole de Dieu, mais elle la précède historiquement dans sa transmission concrète ; elle se situe comme un pont entre l’événement originel et la lecture croyante contemporaine.

Dès lors, comprendre les Écritures sans tenir compte de la Tradition revient à isoler le texte de son contexte ecclésial, à oublier la communauté qui l’a reconnu et transmis. La Parole de Dieu n’est pas tombée du ciel sous forme de codex relié ; elle a été confiée à un peuple, proclamée dans des assemblées, vécue dans la liturgie, méditée dans la prière, défendue contre les hérésies, et ainsi transmise jusqu’à nous. La Tradition de l’Église, lorsqu’elle est droite et fidèle, est comme la lampe qui éclaire le chemin de la Parole : elle n’est pas la lumière elle-même, mais elle la porte et la fait rayonner.

En redécouvrant cette réalité, notre regard sur la Bible s’enrichit et s’approfondit. Nous apprenons à recevoir l’Écriture non pas seulement comme un document isolé, mais comme le cœur vivant d’une tradition de foi enracinée dans les siècles. Et, loin d’affaiblir l’autorité de la Parole divine, cette reconnaissance met en lumière l’œuvre souveraine de Dieu qui, par son Église, veille sur le dépôt révélé et le transmet fidèlement d’âge en âge.