Dans l’histoire de l’Église, deux figures, éloignées de trois siècles, mais animées par une même inquiétude spirituelle, se rencontrent par-delà le temps : Ratramne de Corbie au IXᵉ siècle et Joachim de Flore au XIIᵉ. Tous deux, pénétrés d’un ardent désir de pureté évangélique, en vinrent à regarder avec méfiance les formes visibles où Dieu avait pourtant choisi de se révéler.
Ratramne, contemplant l’Eucharistie, craignait que l’on s’attache à la chair au détriment de l’esprit. Il parla du pain et du vin comme de simples figures qui nourrissent la foi intérieure. Joachim, méditant sur l’histoire entière, annonça un âge de l’Esprit où les institutions visibles, les sacrements, la hiérarchie de l’Église, s’effaceraient pour laisser place à une liberté plus pure et à une contemplation directe. Ainsi, de l’autel de Corbie aux montagnes de Calabre, une même tendance se dessine : celle de séparer l’Esprit de la chair, comme si l’un devait croître aux dépens de l’autre.
Mais que dit l’Écriture ?
« Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jean 1:14). Le Christ n’a pas rejeté la matière : il l’a assumée. Le pain qu’il prit, il le bénit et le donna en disant : « Ceci est mon corps » (Luc 22:19). L’Esprit, que les apôtres reçurent à la Pentecôte, ne les détourna pas des signes visibles, mais les envoya annoncer l’Évangile, baptiser dans l’eau, rompre le pain, imposer les mains. L’Esprit ne détruit pas la chair : il la transfigure.
Ratramne et Joachim voulaient préserver la gloire de l’Esprit, mais en opposant esprit et matière, ils risquaient de diminuer le mystère central de l’Évangile : l’union indissoluble du divin et de l’humain, de l’Esprit et de la chair. Le danger de cette spiritualisation est grand : car si Dieu ne se révèle que dans l’invisible, alors le monde visible devient désert de sa présence, et le croyant se réfugie dans l’abstrait, oubliant que le Royaume doit aussi pénétrer les réalités concrètes de la vie.
Ainsi, de Ratramne à Joachim, se trace une pente : réduire la foi à l’intériorité, vider les formes de leur puissance sacrée, préparer sans le savoir ce que la modernité accomplira : un monde où Dieu est relégué dans le cœur seul, tandis que la société, la culture, la politique, sont abandonnées à elles-mêmes.
Mais l’Évangile proclame une autre vérité : « Le Seigneur est l’Esprit » (2 Corinthiens 3:17), et cet Esprit est celui du Christ incarné. Là est le mystère : un Esprit qui ne fuit pas la matière, mais qui descend dans l’eau, qui sanctifie le pain, qui fait du corps même du croyant un temple vivant. Refuser cette union, c’est méconnaître l’œuvre du Christ ; l’accueillir, c’est ouvrir nos yeux à la plénitude d’un Dieu qui règne non seulement dans l’invisible, mais dans toute la création.
Ainsi Ratramne et Joachim, dans leur quête sincère, ont ouvert la voie à une spiritualisation excessive ; mais l’Écriture appelle à une réconciliation, où l’Esprit embrasse la chair, et où le Royaume de Dieu transfigure à la fois l’intériorité des âmes et le monde visible.
