Joachim de Flore, la modernité et l’évangélisme

Introduction

Dans l’histoire de l’Église, il est des courants qui, partis d’une aspiration noble, ont ouvert des chemins que d’autres ont empruntés vers des horizons imprévus. Ainsi en est-il de Joachim de Flore, moine ardent du XIIᵉ siècle. Sa contemplation de l’Esprit de Dieu l’enflamma d’espérance : il crut voir poindre un âge nouveau où la liberté spirituelle éclaterait avec une pureté sans égale. Mais ce qu’il annonça comme une aurore resplendissante servit, à son insu, de prélude à une philosophie qui bannirait Dieu du monde, et jusqu’à la pensée évangélique moderne, dans ses élans les plus intérieurs, a parfois recueilli ces échos lointains.


I. Joachim de Flore : le rêve d’un âge de l’Esprit

Le Calabrais Joachim, méditant sur l’Écriture, distingua trois âges. Le premier, l’âge du Père, résonnait du tonnerre de la Loi ; le second, l’âge du Fils, fut illuminé par l’Évangile et marqué par l’Église visible ; mais il annonça un troisième, l’âge de l’Esprit, qui devait surpasser les deux autres. Là, disait-il, tomberaient les lourdes médiations : plus de rites pesants, plus de hiérarchies contraignantes ; l’Esprit parlerait directement au cœur, et l’homme marcherait dans la liberté et l’amour.

Cette vision, généreuse mais périlleuse, introduisait un partage : le visible devenait inférieur, l’invisible supérieur ; l’institution, suspecte ; l’intériorité, souveraine. L’Esprit se séparait de la chair, comme si le Verbe fait homme n’avait pas uni à jamais ciel et terre dans son corps glorieux.


II. La modernité : de l’Esprit de Dieu à l’esprit du monde

Les siècles passèrent, et ce schéma fut repris par d’autres voix. La philosophie, héritière sans le savoir du moine calabrais, transforma son espérance en loi implacable de l’histoire. Chez Hegel, l’Esprit ne fut plus le Consolateur promis par le Christ : il devint la Raison universelle, s’accomplissant non dans l’Église, mais dans l’État et la culture. Chez Marx, l’Esprit disparut même du vocabulaire : il ne resta que la matière en lutte, portant en elle-même sa délivrance future. Chez Comte, l’Esprit ne fut plus saint, mais « positif », réduit à la science et à l’ordre.

Ainsi, ce qui devait annoncer le règne de Dieu sur la terre devint le triomphe de l’homme sans Dieu. L’Esprit, arraché au Christ, devint un souffle impersonnel ; et l’histoire, privée de transcendance, se replia sur elle-même. Les médiations visibles furent méprisées ; le monde commun se déclara neutre, indifférent, fermé au Royaume.


III. L’évangélisme moderne : héritier involontaire

Dans le grand courant évangélique, issu des Réformes et des réveils, on retrouve parfois, sans le vouloir, l’écho de cette dialectique. L’Ancien Testament est lu comme un temps d’ombres et de formes matérielles : temple, sacrifices, prêtrise. Le Nouveau Testament est perçu comme l’ère spirituelle où tout cela s’efface. Alors, l’histoire de l’Église est racontée ainsi : l’antiquité et le Moyen Âge, lourds de formes visibles, furent une transition ; la Réforme fut l’avènement d’un christianisme plus pur, plus spirituel, délivré des institutions.

De là découle une tentation : voir la mission chrétienne presque uniquement dans la conversion intérieure, dans la piété privée, et laisser au monde extérieur—politique, social, économique, artistique—le champ libre, comme si Dieu ne régnait plus que dans les consciences individuelles. Le Royaume se réduit alors à l’âme sauvée, et la terre, dans son épaisseur culturelle, devient un désert où Dieu n’habite pas.


IV. Ombres et lumières

Toutefois, la vérité de l’Esprit n’est pas cela. L’Esprit n’a pas été donné pour abolir les formes, mais pour leur donner vie. L’eau du baptême, le pain rompu, le vin versé, la communauté assemblée, la voix des chants, l’ordre des temps : voilà des réalités où l’Esprit souffle. Refuser ces médiations, c’est risquer de réduire l’Esprit à une abstraction évanescente.

Et pourtant, l’évangélisme, même lorsqu’il tend à privatiser la foi, garde des forces vivantes : la puissance de l’Écriture, l’élan missionnaire, la prière ardente, le témoignage personnel. Ces trésors appellent à une réconciliation : que la foi ne soit pas seulement intériorité, mais aussi lumière publique ; que l’Esprit, au lieu d’être relégué dans l’abstrait, redevienne souffle créateur au cœur du monde visible.


Conclusion

Ainsi se dessine une longue trajectoire : Joachim de Flore, exaltant l’âge de l’Esprit, prépara sans le vouloir la voie à une modernité qui expulsa Dieu du concret ; et l’évangélisme, héritier malgré lui, a parfois laissé l’Esprit s’évaporer dans le domaine de l’intériorité. Mais l’Évangile appelle à plus grand : à l’union indissoluble du Christ incarné et de l’Esprit vivifiant.

Le Royaume de Dieu n’est pas relégué aux marges, il vient « sur la terre comme au ciel ». L’Esprit n’est pas abstraction : il est le souffle de vie qui pénètre la chair, les institutions, la culture, le travail des hommes. Si l’Église le reconnaît, alors le monde ne sera plus le théâtre vide d’une sécularité sans Dieu, mais le champ où la gloire du Seigneur se déploiera jusque dans les réalités les plus humbles et les plus matérielles.