Introduction
Je suis fils de l’évangélisme. C’est là que j’ai reçu la foi, que j’ai appris à lire la Bible avec ferveur, que j’ai découvert la joie de la conversion et l’ardeur du témoignage. Cet héritage est pour moi un trésor. Mais comme tout héritier fidèle, je sens le besoin non de rompre avec mon héritage, mais de l’enrichir. Et c’est l’étude de l’histoire chrétienne qui m’y conduit.
En retraçant les pas de Joachim de Flore et en observant les détours de la modernité, j’ai compris que certaines tendances qui marquent aujourd’hui l’évangélisme trouvent leur racine dans un long cheminement : celui d’une conception de l’Esprit qui, en se détachant trop de la chair et des formes visibles, risque de reléguer Dieu dans l’abstrait. Mon propos n’est donc pas de condamner, mais d’éclairer : pour aimer davantage encore l’évangélisme, il faut reconnaître ses forces et discerner ses fragilités, afin de le laisser s’enrichir au contact de la grande histoire de l’Église.
I. Joachim de Flore : une espérance qui ouvrait la voie
Le moine Joachim, méditant l’Écriture, annonça un âge de l’Esprit, un temps où la liberté intérieure dépasserait les pesantes médiations de l’institution. Il voyait là l’avènement d’une vie plus spirituelle, plus immédiate. Sa vision naissait d’une aspiration réelle : faire place à l’Esprit de Dieu. Mais en séparant trop fortement l’Esprit de la chair, l’invisible du visible, il introduisit un déséquilibre. L’Esprit, qui devait vivifier le monde créé, risquait d’être rejeté dans une sphère purement intérieure.
II. La modernité : de l’âge de l’Esprit à l’esprit du monde
Les siècles suivants ont repris cette dialectique. La philosophie sécularisa l’espérance du moine calabrais. L’Esprit devint la Raison, la science, le progrès humain. Dieu fut relégué dans l’abstraction, et le monde concret, politique, social, économique, culturel, se déclara autonome. Ce fut un désenchantement : l’Esprit n’habitait plus les eaux du baptême ni le pain partagé, il se dissolvait dans l’histoire humaine.
III. L’évangélisme moderne : un héritage précieux mais perfectible
Dans l’évangélisme, que j’aime et que je revendique comme mon berceau spirituel, on retrouve parfois, sans le savoir, une logique semblable. L’Ancien Testament est lu comme un âge de formes provisoires et matérielles ; le Nouveau comme l’ère de l’intériorité pure. L’histoire chrétienne est relue comme un long détour à travers des formes imparfaites (antiquité, Moyen Âge), corrigées à la Réforme pour retrouver la simplicité évangélique.
Cette lecture a produit des fruits magnifiques : l’amour de l’Écriture, la liberté de la foi, la puissance du témoignage individuel. Mais elle a aussi ses limites : en privilégiant presque exclusivement la foi intérieure, l’évangélisme a parfois laissé le monde concret à lui-même, comme si Dieu n’y régnait pas. Le Royaume se réduit alors à la sphère privée, et la culture, la politique, l’économie, l’art, semblent des terres étrangères à l’Évangile.
IV. Vers un enrichissement de l’héritage
Faut-il pour autant déprécier l’évangélisme ? Non. Je l’affirme : je suis un héritier reconnaissant. Mais je désire que cet héritage s’élargisse, non par reniement, mais par maturation. L’Esprit n’a pas été donné pour abolir les formes, mais pour les habiter. Le Christ n’a pas seulement sauvé nos âmes, il a sanctifié le monde, la matière, le temps, en se faisant chair.
Redécouvrir l’histoire de l’Église, ce n’est pas revenir en arrière, mais recevoir ce que l’Esprit a fait éclore à travers les siècles : la liturgie qui rythme le temps, les sacrements qui sanctifient la matière, l’art et la musique qui chantent la gloire de Dieu, les œuvres sociales qui incarnent la charité. L’évangélisme a tout à gagner à se nourrir de ces trésors pour enrichir son témoignage.
Conclusion
Loin d’être une critique amère, cette réflexion est un appel filial. L’évangélisme m’a donné la foi : il m’a appris à aimer l’Écriture et à suivre Jésus-Christ. Mais l’Esprit, qui souffle où il veut, ne s’est pas limité à un seul mouvement. À travers l’histoire, il a suscité des formes diverses, des institutions, des cultures, où la gloire de Dieu s’est manifestée.
Reconnaître cela, ce n’est pas trahir l’évangélisme, c’est l’honorer : c’est lui permettre d’élargir ses horizons, de sortir de la privatisation de la foi, et de redevenir ce qu’il doit être : une force vivante, non seulement pour les âmes, mais pour le monde entier. Car l’Esprit n’est pas relégué dans l’abstrait : il est le Souffle qui embrase la terre entière.
