I. La victoire du Christ et la transfiguration de la mort
La croix n’a pas seulement effacé la dette de nos péchés, elle a brisé l’aiguillon de la mort. Quand Jésus est sorti du tombeau, il n’a pas seulement ouvert une espérance future : il a inauguré une réalité présente. La résurrection n’est pas un bien à venir seulement, elle est déjà à l’œuvre dans la condition de ceux qui meurent en Christ. Désormais, pour les croyants, la mort n’est plus une séparation, mais une pâque, un passage. « Celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jn 11,26).
Les premiers chrétiens en avaient une conscience vive. Ils savaient que leurs martyrs n’entraient pas dans un sommeil obscur, mais dans la lumière du Ressuscité. Leur foi en la victoire de l’Agneau changea le regard sur la mort, et l’Église commença à parler non plus du dies mortis des martyrs, mais de leur dies natalis, le jour de leur naissance dans la gloire.
II. Étienne, le prototype du martyr-intercesseur
Étienne, le premier témoin sanglant, incarne cette vérité. Alors que les pierres brisaient son corps, ses yeux furent ouverts : il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite du Père (Ac 7,55-56). Il ne se contenta pas de confier son esprit à son Seigneur ; il pria pour ses bourreaux : « Seigneur, ne leur impute pas ce péché » (Ac 7,60).
Ainsi, dans l’agonie, l’intercession jaillit. Étienne ne se contente pas de mourir, il intercède. Et cette prière n’a pas été vaine : au pied de la scène se tenait un jeune homme, Saul, qui deviendrait Paul. Saint Augustin dira : « Si Étienne n’avait pas prié, l’Église n’aurait pas eu Paul. » Dès lors, l’Église a reconnu en lui le modèle du martyr dont la prière continue au-delà de la mort. Car si Étienne vit le Christ dans la gloire, sa prière, entrée dans la gloire, ne pouvait pas être réduite au silence.
III. L’Apocalypse : dévoilement de la liturgie céleste
L’Apocalypse ne se contente pas d’annoncer un futur lointain : elle entrouvre le voile du sanctuaire céleste et montre la réalité actuelle. Jean voit sous l’autel « les âmes de ceux qui avaient été immolés » ; elles crient à Dieu, non pas endormies dans un silence, mais éveillées dans une supplication ardente (Ap 6,9-11).
Ces martyrs ne sont pas réduits à l’oubli ; ils participent déjà à une liturgie où leur sang devient prière. Plus encore : les vingt-quatre vieillards tiennent des coupes d’or « pleines de parfums, qui sont les prières des saints » (Ap 5,8). Ici, la vision est symbolique, certes, mais elle dévoile une réalité : au ciel, les saints et les anges intercèdent devant Dieu pour l’Église terrestre. Le symbole est un langage qui révèle, non une fiction qui voile.
IV. Assis dans les lieux célestes en Christ
Paul va plus loin encore : « Dieu nous a ressuscités ensemble et fait asseoir ensemble dans les lieux célestes en Jésus-Christ » (Ep 2,6). Pour les vivants, cette parole est foi et espérance ; mais pour ceux qui sont morts dans le Seigneur, elle est déjà expérience et vision.
Nous sommes un seul Corps. Sur terre, nous croyons et nous combattons ; dans le ciel, nos frères vivent et contemplent. Ce qui est promesse pour nous est réalité pour eux. Ainsi la Rédemption, par la puissance du Christ, n’attend pas la résurrection finale pour se manifester : elle a déjà changé la condition de ceux qui nous ont précédés.
V. L’Église militante et l’Église triomphante
De là naît la distinction que l’Église a formulée : l’Église militante et l’Église triomphante.
- Militante, parce que nous marchons encore dans le combat spirituel, revêtus de l’armure de Dieu (Ep 6,11).
- Triomphante, parce que nos frères, après avoir combattu, règnent déjà avec le Christ (Ap 20,4).
Triompher ne signifie pas dormir. La gloire des saints n’est pas inertie, mais vie plus intense. Ils « servent Dieu jour et nuit dans son temple » (Ap 7,15). Leur victoire est louange, intercession et charité ardente.
VI. Le fruit de la Rédemption
Ainsi se comprend le bien-fondé biblique de l’intercession des saints.
- Si le Christ vit, ceux qui meurent en lui vivent aussi.
- S’ils vivent, ils aiment.
- Et s’ils aiment, ils prient et intercèdent.
Loin d’être une déviation, l’invocation des saints s’enracine dans cette conviction : la Rédemption n’est pas seulement promesse, elle est puissance déjà agissante. La mort, vaincue par le Christ, ne peut plus réduire au silence ceux qui sont en lui. L’Église céleste et l’Église terrestre ne sont pas deux peuples séparés, mais deux visages d’un même Corps, unis dans l’unique médiation du Seigneur.
Conclusion : la consolation d’une communion élargie
Cette vision n’est pas une spéculation pour docteurs ; elle est une consolation pour les croyants. Car si nos frères et sœurs défunts en Christ ne sont pas réduits au silence, mais vivants et agissants dans la gloire, alors nous ne marchons jamais seuls.
Quand l’Église prie, elle n’élève pas seulement une voix fragile sur la terre : elle s’unit à une immense symphonie. Le plus humble de nos psaumes, la plus pauvre de nos supplications, résonnent avec le chant des anges et des saints dans le sanctuaire céleste. Notre liturgie terrestre est déjà une entrée dans la liturgie éternelle.
Quelle consolation, lorsque la mort semble séparer, de savoir que les liens de la charité ne sont pas rompus mais transfigurés ! Ceux qui nous ont précédés ne sont pas absents : ils vivent en Christ, et leur amour, devenu parfait, continue de nous entourer. Leur intercession n’est pas une concurrence à l’unique médiation de Jésus, mais une manifestation de cette médiation : le Christ vivant fait vivre ses membres, et ses membres glorifiés participent à son œuvre d’amour.
Dès lors, la prière du chrétien peut s’élargir. Nous tournons nos yeux vers le Père par Jésus-Christ, unique Sauveur ; mais nous savons que, dans cet élan, nous sommes portés par la prière de la grande nuée de témoins. L’Église militante et l’Église triomphante ne sont pas deux armées étrangères, mais une seule famille, un seul Corps, une seule Église, déjà unie dans la victoire de l’Agneau.
Ainsi la Rédemption change notre regard. Elle ne nous promet pas seulement la vie éternelle ; elle nous fait entrer dès maintenant dans la communion des saints, où les vivants et les morts chantent ensemble le cantique nouveau : « À l’Agneau qui a été immolé, gloire et honneur aux siècles des siècles ! » (Ap 5,12-13).
