La Résurrection et l’Église triomphante

Il y a dans l’Évangile une lumière qui dépasse toute mesure humaine. La croix et la résurrection du Christ ne sont pas seulement une doctrine pour nos esprits, mais une puissance pour nos vies et pour l’univers entier. Lorsque Jésus, sur la croix, s’écria : « Tout est accompli » (Jn 19,30), ce n’était pas seulement la rémission de nos péchés qui était assurée, mais déjà la mort vaincue, le ciel ouvert, et une nouvelle communion entre les vivants et ceux qui s’endorment en Lui.

Or, la foi évangélique, héritière de la Réforme, a souvent voulu protéger ce centre en écartant tout ce qui pouvait paraître l’obscurcir. À juste titre, elle a proclamé que « Christ est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2,5). Mais en son zèle pour défendre cette vérité, elle a couru le danger de réduire la foi à ce qui est immédiatement raisonnable, à ce qui peut se dire en termes clairs et sobres, sans mystère.

Ainsi, l’Apocalypse fut souvent lue comme un ensemble d’images, de symboles sans portée présente, au lieu d’être une fenêtre entrouverte sur la liturgie céleste. Éphésiens 2,6 fut compris comme une métaphore spirituelle, non comme la révélation d’une communion déjà réelle avec le Christ glorieux. La parabole du riche et de Lazare fut réduite à une leçon morale, au lieu d’être reçue comme un aperçu du monde invisible.

De là vient un appauvrissement : la mort du chrétien n’est plus perçue comme une victoire déjà manifeste, mais seulement comme une attente ; la communion des saints reste un article du Credo, mais sans chair ni souffle ; et l’Église est pensée comme marchant seule sur la terre, sans sentir l’appui de l’Église triomphante.

Mais l’Écriture, lue avec des yeux ouverts par l’Esprit, parle autrement. Étienne, au moment de mourir, voit Jésus debout à la droite du Père et prie pour ses ennemis (Ac 7,55-60). Les martyrs de l’Apocalypse crient à Dieu sous l’autel (Ap 6,9-11). Paul déclare que nous sommes déjà « assis dans les lieux célestes » (Ep 2,6). Jésus, dans la parabole de Lazare, montre des morts vivants, conscients, capables d’aimer, de parler, d’intercéder (Lc 16,19-31). Tout cela n’est pas illusion : c’est révélation.

Ainsi, une lecture plus pleinement chrétienne de la Bible — chrétienne au sens où elle embrasse le témoignage apostolique et celui de l’Église primitive — rapproche nécessairement la foi évangélique de la foi catholique. Car ce que l’Église catholique a conservé dans ses liturgies et ses prières, ce n’est pas d’abord une tradition humaine, mais la conscience que la mort est déjà transfigurée, que les saints sont vivants, et que la Rédemption du Christ a porté son fruit jusque dans l’au-delà.

Le danger pour l’évangélique est donc de rationaliser la foi au point de la rétrécir, de ne garder que la vérité nue mais de perdre sa plénitude vivante. Le Christ seul est médiateur, certes ; mais ce Christ vivant agit dans son Corps, et son Corps inclut déjà ceux qui règnent avec Lui. Refuser de voir cette réalité, c’est amoindrir la portée même de la Rédemption.

Il ne s’agit pas de renier les dons de la Réforme, ni la centralité de la Parole de Dieu, mais de reconnaître que l’Écriture elle-même ouvre sur un horizon plus vaste que ce que nos lectures étroites en avaient fait. L’évangélique qui relit sa Bible sans crainte découvre alors une vérité immense : il n’est pas seul ; son Église n’est pas isolée ; elle est portée, entourée, soutenue par la grande nuée de témoins. Et c’est là que la foi évangélique et la foi catholique se rejoignent, non par compromis humain, mais parce qu’elles se rencontrent dans la réalité même de l’Évangile.