Païens : l’idolâtrie persistante des campagnes

Le mot païen, qui dans nos langues désigne l’idolâtre, vient du mot paganus, qui signifie paysan. Ce n’est pas un hasard. L’histoire nous apprend que lorsque les cités de l’Empire romain reçurent la lumière de l’Évangile, les campagnes restèrent plus longtemps attachées à leurs antiques divinités. Dans les villes, les routes, les échanges, la culture et la présence d’évêques permirent au christianisme de s’enraciner rapidement ; mais dans les villages reculés, loin des conciles et des basiliques, l’ombre des idoles demeura.

Il en fut souvent ainsi dans l’histoire du salut. En Israël, Jérusalem était le centre du culte, avec son Temple et sa Loi proclamée. Mais dans les campagnes, les hauts lieux subsistaient : les collines, les bosquets, les sources, tous ces sanctuaires rustiques où le peuple, malgré les avertissements des prophètes, rendait encore un culte aux idoles. Même les rois fidèles, Ézéchias et Josias, durent livrer combat pour abattre ces autels ruraux. Dans les villes, la Loi pouvait être proclamée ; mais dans les campagnes, il fallait briser les pierres et déraciner les arbres sacrés.

De même, dans la chrétienté naissante, Rome, Antioche, Alexandrie, Lyon ou Trèves se couvrirent d’églises et d’évêques, tandis que les villages de Gaule ou d’Hispanie restaient païens au sens propre : paysans idolâtres. Le paysan ne montait guère aux conciles des évêques, ni aux écoles des philosophes. Il restait attaché à son champ, à ses dieux locaux, à ses rites hérités. Alors, il fallut que l’Évangile descende vers lui.

C’est là que Dieu suscita le monachisme. Martin de Tours, autrefois soldat, devenu moine et évêque, comprit que les campagnes ne viendraient pas d’elles-mêmes à l’Église : il fallait que l’Église aille aux campagnes. Il parcourut les villages, abattit les temples, renversa les idoles, et là où il détruisait un sanctuaire païen, il dressait une église au Christ. Ses moines, établis à Marmoutier, rayonnaient dans les campagnes environnantes, vivant en prière et en austérité, mais aussi en mission et en témoignage. Ainsi, les monastères devinrent comme des phares au milieu des champs : lieux de lumière, d’hospitalité, d’enseignement, qui peu à peu transformèrent la vie rurale.

L’histoire de ce mot, païen issu de paysan, nous rappelle une vérité spirituelle : l’Évangile ne se diffuse pas seulement par les routes des villes et les réseaux de culture ; il doit aussi pénétrer les vallées, les collines, les hameaux reculés. Dieu veut que nul lieu ne reste à l’ombre. Comme jadis il envoya Josias détruire les hauts lieux, il envoya Martin et tant d’autres moines porter la croix jusque dans les campagnes.

Ainsi, l’histoire proclame que le Christ est Seigneur non seulement des cités brillantes, mais aussi des champs humbles ; non seulement des trônes et des conciles, mais aussi des villages et des cabanes. Et aujourd’hui encore, l’Église est appelée à ne pas oublier les périphéries, mais à suivre son Maître qui parcourait « toutes les villes et les villages » (Matthieu 9.35), annonçant l’Évangile du Royaume à ceux que l’on croyait trop simples ou trop éloignés.