La semence et sa croissance : le vrai sens du sola scriptura

Il y a des cœurs qui, par zèle pour la Parole, voudraient l’enfermer comme dans une cage de fer. Ils craignent que la Tradition n’y ajoute des inventions humaines, et, dans leur crainte, ils préfèrent retenir le germe dans la main plutôt que de le laisser tomber en terre. Mais un germe que l’on retient, c’est une semence morte ; une semence qui tombe en terre, c’est une vie qui se lève.

L’Écriture est cette semence. Elle est parfaite dans son essence, mais non exhaustive dans son expression. Elle ne contient pas, noir sur blanc, la liste de ses propres livres : c’est l’Esprit qui, à travers l’Église, a conduit le peuple de Dieu à discerner le canon. Elle n’offre pas un rituel achevé : mais elle a donné le pain et le vin, le baptême et la prière, pour que, sous l’action de l’Esprit, la liturgie devienne le chant d’innombrables générations. Elle n’ordonne pas des institutions complètes : mais elle a donné les apôtres, les anciens et les diacres, pour que l’Église, conduite dans l’histoire, se structure et se gouverne.

Ainsi, la Tradition n’est pas une ennemie de l’Écriture, mais sa croissance. Elle est à l’Écriture ce que l’arbre est au gland, ce que la lumière du jour est à l’aube. Quand Jésus dit : « L’Esprit vous conduira dans toute la vérité » (Jean 16.13), il ne promet pas un livre figé, mais une vérité vivante, croissante, déployée dans le temps, éprouvée dans les combats, éclairée dans les conciles, chantée dans la liturgie, gardée par les témoins.

Hélas ! deux périls menacent sans cesse l’Église. Le premier est celui de l’excès : quand la Tradition oublie son origine, quand elle ne porte plus l’ADN de la semence, elle devient parasite, et non croissance. Alors l’Écriture se dresse pour juger et purifier. Le second est celui du rétrécissement : quand, par peur de l’excès, on refuse la croissance. Alors, sous prétexte de fidélité, on fige la Parole, et on empêche l’Esprit de la déployer dans la vie de l’Église.

Le vrai sola scriptura n’est ni stérilité ni licence. C’est le discernement spirituel qui reconnaît, dans les développements de la Tradition, la fidélité au germe initial. Tout ce qui croit doit porter la même sève, la même vérité, la même vie que la semence. Quand l’Église confessa la Trinité, elle n’ajouta rien d’étranger, mais elle déploya ce qui était déjà en germe dans les Écritures. Quand elle proclama Marie bienheureuse, elle ne bâtit pas sur le sable, mais sur la prophétie du Magnificat. Quand elle fixa le canon, elle ne fit pas œuvre arbitraire, mais obéissance à l’Esprit qui avait parlé.

Frères et sœurs, que l’on ne nous trompe pas. La Parole est souveraine, et tout doit y être mesuré. Mais la Tradition, lorsqu’elle est fidèle, n’est pas ennemie : elle est l’histoire de la Parole qui croît, de la semence qui devient arbre, du chant qui commence en Galilée et se prolonge jusqu’aux extrémités de la terre.

Ainsi, glorifions Dieu pour sa Parole écrite, et glorifions-le aussi pour son Esprit qui la déploie dans l’histoire. Et prions qu’il nous donne le discernement, afin que nous sachions accueillir la vraie croissance, et rejeter l’ivraie. Car la fidélité au sola scriptura n’est pas de retenir la semence dans nos mains tremblantes, mais de laisser l’Esprit la faire croître en un arbre où les générations se reposeront à l’ombre.

1. La théologie : Trinité et christologie

L’Écriture est claire : le Père envoie le Fils, le Fils prie le Père, l’Esprit descend sur le Fils. Jésus dit : « Le Père et moi nous sommes un » (Jean 10.30) ; et encore : « L’Esprit vous conduira dans toute la vérité » (Jean 16.13). Mais jamais le Nouveau Testament n’emploie le mot « Trinité ».

Fallait-il donc se taire ? Non, l’Esprit a fait croître la semence. Les conciles de Nicée et de Constantinople n’ont pas inventé une nouvelle doctrine : ils ont reconnu, contre l’hérésie, ce qui jaillissait de la Parole dès l’origine. Ils ont dit en langage clair ce que les Écritures contenaient en puissance : Dieu est un, et pourtant le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont également Seigneur et Dieu.

De même pour la christologie. L’Évangile montre Jésus comme vrai homme (il dort, il pleure, il souffre) et comme vrai Dieu (il pardonne les péchés, il domine la nature, il reçoit l’adoration). Mais comment articuler ces deux vérités ? Le concile de Chalcédoine (451) proclama : « une seule personne, deux natures, sans confusion, sans séparation ». Ce n’était pas un ajout, mais l’arbre sorti du germe.

Ainsi la théologie, quand elle est fidèle, n’est pas invention, mais déploiement de la semence biblique.


2. La liturgie : Eucharistie et prière

Le Nouveau Testament nous dit : « Faites ceci en mémoire de moi » (Luc 22.19). Il montre les disciples « persévérant dans la fraction du pain et les prières » (Actes 2.42). Mais il ne décrit pas l’ordre complet d’une messe, ni la forme des prières.

Fallait-il donc se contenter d’un rite minimaliste, sans structure, sans chant, sans fête ? Non, l’Esprit a fait croître la semence. Ainsi naquirent les liturgies antiques, qu’elles soient d’Orient ou d’Occident, toutes enracinées dans les gestes de Jésus et des apôtres, mais enrichies par la prière de l’Église.

Il en est de même pour la prière des heures. La Bible dit : « Priez sans cesse » (1 Thess 5.17). L’Église a compris que cette semence appelait une organisation de la prière quotidienne, afin que le peuple de Dieu vive dans un cycle de louange permanent. Ainsi le bréviaire, la psalmodie, les hymnes ne sont pas des ajouts étrangers, mais des fleurs nées du même arbre.

Ainsi la liturgie, quand elle est fidèle, n’est pas un fardeau, mais le chant naturel de la semence qui croît.


3. L’ecclésiologie : gouvernance et conciles

Le Nouveau Testament parle d’apôtres, d’anciens (presbyteroi), de diacres. Mais il ne décrit pas une constitution ecclésiastique détaillée. Fallait-il donc que chaque génération improvise ? Non, l’Esprit a fait croître la semence.

Dès les premiers siècles, l’Église comprit que les communautés locales ne pouvaient vivre isolées, mais qu’elles devaient s’unir dans une communion plus vaste. Ainsi naquirent les synodes et les conciles. Quand les hérésies surgirent, l’Église se rassembla, non pour inventer, mais pour garder le dépôt.

Les réformateurs eux-mêmes, malgré leur insistance sur l’autorité suprême de l’Écriture, n’ont pas rejeté cette logique. Calvin disait que l’Église devait être gouvernée par un corps d’anciens et de pasteurs, et que les synodes étaient nécessaires pour exprimer l’unité. Là encore, la Tradition n’était pas une addition arbitraire, mais la croissance du germe semé dans le Nouveau Testament.

Ainsi l’ecclésiologie, quand elle est fidèle, n’est pas une machine humaine, mais l’arbre de vie sorti de la semence apostolique.


Conclusion : l’Esprit cultivateur

Dans tous ces domaines — théologie, liturgie, ecclésiologie — nous retrouvons la même logique. L’Écriture est la semence, la Tradition est la croissance, et l’Esprit est le cultivateur.

Le vrai sola scriptura ne consiste pas à retenir le grain dans nos mains, mais à veiller, comme de bons intendants, à ce que ce qui croît porte bien le même ADN que la Parole semée. Toute croissance qui garde la saveur de l’Évangile est à recevoir avec reconnaissance ; toute croissance qui se corrompt doit être retranchée.

Ainsi l’Église marche, non entre stérilité et excès, mais dans une fidélité vivante : la Parole écrit son livre dans l’histoire, et l’Esprit en est l’auteur.