I. Un sacrifice unique, accompli une fois pour toutes
L’épître aux Hébreux élève une proclamation solennelle : « Christ s’est offert une seule fois pour porter les péchés de la multitude » (Hé 9,28). Là réside le fondement de notre salut : un sacrifice parfait, définitif, offert une fois dans l’histoire et suffisant pour l’éternité. Aucun autre sang n’est requis, aucune autre victime n’est nécessaire. Cette vérité, l’évangélisme l’a confessée avec vigueur, et il faut l’en louer. Mais, par crainte de la trahir, il a cru devoir bannir tout langage sacrificiel de son culte. Ainsi, le repas du Seigneur est devenu seulement un mémorial, une commémoration extérieure, un rappel historique de ce qui fut accompli jadis. On se souvient de la Croix comme d’un fait passé, mais on n’en goûte pas la puissance actuelle. La Cène, réduite à un symbole, devient une mémoire fragile, faible et sans efficacité présente.
II. Un sacrifice éternellement vivant devant Dieu
Mais l’Écriture ne s’arrête pas à dire que Christ s’est offert une fois ; elle ajoute : « Il est entré dans le ciel même, afin de comparaître maintenant pour nous devant la face de Dieu » (Hé 9,24). Le sacrifice du Golgotha n’est pas enfermé dans le passé : il demeure vivant dans le sanctuaire céleste. L’Agneau est à la fois immolé et debout (Ap 5,6) ; son offrande, accomplie une fois, resplendit dans l’éternité. La sagesse de l’Église catholique est d’avoir gardé ce mystère : lorsque la liturgie parle du « sacrifice de la messe », elle ne veut pas répéter la Croix ni ajouter une nouvelle victime ; elle affirme que l’unique sacrifice de Jésus-Christ est rendu présent dans le temps, pour que l’Église y participe réellement. Ce que l’autel chrétien manifeste, ce n’est pas une répétition lévitique, mais une communion sacramentelle à l’offrande éternellement efficace de l’Agneau. Le langage sacrificiel, loin d’être une erreur, est donc profondément biblique : il exprime que l’événement historique est devenu réalité céleste et qu’il nous est offert aujourd’hui.
III. Mémoire faible ou mémoire efficace ?
Saint Paul, en parlant du repas du Seigneur, s’écrie : « La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas la communion au corps du Christ ? » (1 Co 10,16). Voilà le cœur du mystère : non pas seulement se souvenir, mais participer. Et pourtant, l’évangélisme, en insistant sur la « Cène », n’y voit souvent qu’un repas fraternel, un signe de mémoire. La tradition ancienne, au contraire, a préféré le mot « eucharistie », qui signifie « action de grâce » et englobe toute la richesse du mystère : mémoire de la Croix, communion au corps et au sang, actualisation du sacrifice pascal. Ainsi, paradoxalement, c’est la pensée catholique — si souvent accusée d’ajouter à l’Écriture — qui en exprime la plénitude, tandis que la pensée évangélique, qui se prétend plus biblique, en réduit la portée.
Conclusion
Le contraste est clair :
- D’un côté, une mémoire faible, qui enferme le sacrifice dans le passé.
- De l’autre, une mémoire efficace, qui confesse l’éternelle présence de l’Agneau immolé et debout.
Ne craignons pas le langage sacrificiel, car il n’amoindrit pas la Croix, il en proclame la gloire. Retrouvons cette sagesse biblique et ancienne : en chaque eucharistie, l’Église n’invente rien, elle se tourne vers le sacrifice unique du Christ, elle en vit la puissance présente, et elle anticipe la résurrection promise.
Ainsi, ce que nous recevons dans le pain et le vin n’est pas un symbole vide, mais la communion à celui qui s’est offert une fois pour toutes et qui demeure vivant aux siècles des siècles.
Une mémoire qui nourrit, une grâce plus grande encore
Frères et sœurs, lorsque nous participons à la Cène dans nos assemblées, nous le faisons souvent avec un cœur sincère, en nous souvenant de la Croix, en annonçant la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. Et cela n’est pas vain. Car même si notre compréhension du mystère est partielle, Dieu honore la foi de son peuple. Comme l’apôtre Paul l’enseigne : « La coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas la communion au sang du Christ ? » (1 Co 10,16). Oui, même vécue dans la simplicité, la Cène demeure un moyen de grâce : elle édifie, elle fortifie la foi, elle nous unit les uns aux autres.
Mais ne croyons pas que cette bénédiction soit toute la richesse du don du Seigneur. Car le sacrifice du Christ, une fois offert, n’est pas seulement un souvenir dans le passé : il est une réalité vivante devant Dieu, au ciel, éternellement présent. L’Agneau est immolé et debout (Ap 5,6). Et chaque fois que nous rompons le pain et que nous partageons la coupe, ce n’est pas seulement pour nous rappeler un événement lointain, mais pour entrer dans la communion de ce sacrifice toujours actuel, toujours efficace.
Ainsi, même si nous n’avons pas toujours parlé de « sacrement », même si nous avons réduit nos mots à « Cène », la grâce du Christ n’a pas été absente. Mais reconnaissons que nous avons parfois bu à la source en recueillant quelques gouttes seulement, alors que la fontaine coulait en abondance. La sagesse de l’Église ancienne nous rappelle qu’il y a plus : que ce repas n’est pas seulement mémoire, mais mémoire efficace, communion véritable, participation au corps et au sang du Seigneur.
Alors, approchons-nous avec reconnaissance. Gardons la simplicité de la foi, mais ouvrons nos cœurs à la profondeur du mystère. Car ce n’est pas nous qui faisons l’eucharistie, c’est le Christ qui se donne à nous. Et dans ce pain et ce vin, c’est bien lui qui nous nourrit, aujourd’hui, de sa vie éternelle.
