La Parole et l’Autel : la juste ordonnance du culte chrétien

I. Le fondement biblique : l’Écriture appelle à la communion

L’Écriture seule est la règle de notre foi. Elle est la lampe à nos pieds, la lumière sur notre sentier. C’est par elle que l’Église reçoit la vérité de Dieu, et sans elle il n’y a ni Évangile ni salut. Mais quand nous ouvrons la Bible, nous y découvrons que le but n’est pas seulement d’entendre : le but est de rencontrer Dieu.
Dans les Actes des Apôtres, l’Église primitive est décrite en peu de mots : « Ils persévéraient dans l’enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain et dans les prières » (Ac 2,42). La Parole est première, elle éclaire et instruit ; mais elle conduit au pain rompu, au repas où le Christ lui-même se donne. Saint Paul, en écrivant aux Corinthiens, n’en parle pas autrement : « La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas la communion au corps du Christ ? » (1 Co 10,16). L’Écriture nous guide donc vers un but : la communion avec Dieu par Jésus-Christ, réalisée dans l’eucharistie.


II. La place de la Parole : un moyen indispensable mais non le terme

Il n’est pas question d’affaiblir la prédication. La Parole est l’épée de l’Esprit, le cri vivant de Dieu qui appelle les pécheurs à la repentance et les fidèles à la foi. « La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la Parole du Christ » (Rm 10,17). La chaire est donc nécessaire ; sans elle, l’autel deviendrait muet.
Mais la prédication n’est pas le but ultime : elle est le moyen. Comme le Précurseur qui désigne l’Agneau de Dieu, elle nous montre le chemin. Si nous plaçons la chaire au centre, nous risquons d’arrêter le peuple de Dieu en chemin, au lieu de le conduire jusqu’au terme. La Parole prépare les cœurs, ouvre l’intelligence, enflamme l’espérance ; mais elle prépare à quoi ? À la rencontre. Et cette rencontre, c’est à la table du Seigneur qu’elle se réalise, quand le croyant reçoit le corps et le sang de son Sauveur sous les signes du pain et du vin.


III. Le sommet dans l’eucharistie : l’autel au centre

Voilà pourquoi, depuis les temps anciens, l’autel occupe la place centrale dans les églises. Ce n’est pas un hasard d’architecte, c’est une confession de foi silencieuse. L’autel dit à l’assemblée : « Voici le but ». Là s’actualise la Pâque du Christ, là s’offre à nous la communion avec le Ressuscité. La chaire n’est pas exclue ; elle demeure présente, à côté, comme Jean-Baptiste au bord du Jourdain. Mais son rôle est de désigner Celui qui vient, et non de prendre sa place.
Ainsi, la liturgie chrétienne exprime l’économie du salut : par la Parole, Dieu nous appelle ; par l’autel, Dieu se donne. La prédication éclaire notre route ; l’eucharistie nous fait atteindre le terme. C’est pourquoi mettre l’autel au centre, ce n’est pas diminuer la Parole, mais l’honorer en la laissant porter son fruit. Car le but de l’Écriture, c’est la communion de l’homme avec son Dieu, et cette communion se manifeste et s’accomplit dans le sacrement du corps et du sang du Christ.


Conclusion historique : la mémoire de l’Église ancienne

Cette conviction n’est pas née avec les conciles de l’Empire ni sous les voûtes des basiliques impériales. Bien avant Constantin, alors que les chrétiens se rassemblaient dans les maisons ou les catacombes, l’autel – parfois une simple table dressée – occupait déjà le centre. Justin Martyr, au IIᵉ siècle, décrit une liturgie ordonnée où la Parole est proclamée, puis où le peuple s’avance vers le repas sacré. Ignace d’Antioche, encore plus tôt, exhorte à ne pas s’éloigner de l’eucharistie, car c’est là que se trouve la vie véritable.
Ainsi, l’Église persécutée, dépourvue de tout éclat extérieur, plaçait néanmoins l’autel au centre. Car l’autel est le signe de l’Agneau immolé et vivant, celui autour duquel, selon l’Apocalypse, se tient l’assemblée céleste en adoration. L’histoire nous enseigne donc ce que l’Écriture déjà proclamait : la chaire nous conduit, mais l’autel nous accomplit. Et si nous voulons rester fidèles au sola scriptura, nous devons entendre l’appel de la Parole elle-même : « Venez, car tout est prêt » (Lc 14,17).