I. La simplicité apostolique
Aux premiers jours de l’Église, tout paraît simple. Dans les maisons de Jérusalem, d’Antioche ou de Corinthe, les frères se réunissent pour écouter la Parole, prier, rompre le pain, partager leurs biens. Point de temple, point de faste, point de hiérarchie apparente. C’est la pure fraîcheur du printemps évangélique. Les Actes des Apôtres nous peignent cette image saisissante : « Ils persévéraient dans l’enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain et dans les prières » (Ac 2,42).
Cette simplicité attire encore aujourd’hui : combien d’âmes évangéliques aspirent à retrouver cette ferveur première, cette spontanéité du cœur qui se livre à Dieu sans apprêts ! Et pourtant, dès le Nouveau Testament, les germes d’une organisation apparaissent : diacres institués pour servir aux tables, anciens chargés de gouverner, épiscopes appelés à veiller sur le troupeau. Déjà Paul, sur la plage de Milet, avertissait les anciens d’Éphèse : « Veillez sur vous-mêmes et sur tout le troupeau dont le Saint-Esprit vous a établis évêques… Je sais qu’après mon départ des loups redoutables s’introduiront parmi vous » (Ac 20,28-29). L’Esprit annonçait déjà qu’il faudrait non seulement la vie, mais aussi l’ordre.
II. La nécessité de l’ordre
Pourquoi une telle évolution, si tôt et si rapidement ? Était-ce un abandon de l’idéal apostolique ? Non, c’était une réponse de l’Esprit aux besoins de l’Église et aux avertissements des apôtres.
Les communautés grandissaient, les divisions menaçaient, les hérésies se multipliaient. Déjà Paul devait lutter contre ceux qui déchiraient l’unité de Corinthe. Déjà Jean mettait en garde contre les faux docteurs qui niaient l’incarnation. Fallait-il laisser chaque groupe suivre son chemin, au risque que la vérité se perde ? Non, il fallait une voix, une autorité fraternelle qui rappelle l’enseignement reçu.
C’est pourquoi Clément de Rome, vers l’an 95, rappelle que les apôtres ont institué des évêques et des diacres afin que « tout se fasse décemment et avec ordre ». C’est pourquoi Ignace d’Antioche, marchant vers son martyre au début du IIᵉ siècle, exhorte : « Soyez unis à l’évêque comme Jésus-Christ est uni au Père ». C’est pourquoi Polycarpe, disciple de Jean, veille à maintenir la foi transmise. Ainsi, l’avertissement de Paul à Milet trouva sa mise en œuvre dans les structures de l’Église naissante.
III. La sagesse chrétienne pour l’Église de tous les temps
Il serait aisé de voir dans cette hiérarchie une trahison de la simplicité évangélique. Mais n’est-ce pas plutôt la sagesse de l’Esprit, qui inspire l’Église pour qu’elle demeure fidèle ? Car sans ordre, le troupeau se disperse et les loups font leur proie. Avec un ordre inspiré, la vérité est gardée, la communion préservée, la charité nourrie.
Cette organisation n’était pas une fin en soi, mais un moyen au service de la vie. Les apôtres avaient semé ; leurs disciples ont protégé la semence. La simplicité évangélique n’a pas été perdue ; elle a été préservée par l’institution, comme le vin nouveau trouve son vase dans une outre solide.
Et qu’en est-il aujourd’hui ? Beaucoup de communautés, au nom de la liberté évangélique, refusent toute structure. Mais combien se sont fragmentées, combien ont sombré dans des divisions, combien se sont laissées séduire par des doctrines nouvelles faute d’un ministère vigilant pour discerner et protéger ! L’histoire de l’Église primitive nous avertit encore : la simplicité sans l’ordre devient fragilité. La structure sans la vie devient dureté. Mais quand l’Esprit unit la simplicité de l’Évangile et la sagesse d’un ordre ecclésial, alors le peuple de Dieu marche en sûreté.
Ainsi, les paroles de Paul sur la plage de Milet ne cessent de retentir pour nous : « Veillez sur vous-mêmes et sur tout le troupeau ». L’Église qui écoute cet avertissement, hier comme aujourd’hui, trouve la paix au milieu des tempêtes, car elle demeure enracinée dans la vigilance apostolique et la sagesse de l’Esprit.
IV. La communion conciliaire et synodale
Cette sagesse de l’Esprit ne s’arrêta pas aux ministères locaux. Très tôt, l’Église comprit qu’aucune communauté ne pouvait vivre isolée. Les Églises s’influençaient mutuellement, et les plus anciennes, enracinées dans la foi apostolique, avaient naturellement un poids particulier. Déjà les Actes nous montrent un premier concile, à Jérusalem (Ac 15), où les apôtres et les anciens discernent ensemble la volonté de Dieu pour l’ensemble des Églises. Les conciles œcuméniques, plus tard, seront l’expression développée de ce même principe : l’unité spirituelle doit avoir une forme visible.
La Réforme du XVIᵉ siècle, du moins dans sa branche calvinienne, a repris cette sagesse. Les Églises réformées de France, par exemple, adoptèrent une organisation synodale : les communautés locales envoyaient leurs délégués, et ensemble elles définissaient la discipline, confessaient la foi, réglaient les différends. Ainsi l’unité était préservée sans étouffer la vitalité des Églises locales.
Le monde évangélique, en revanche, a souvent choisi la voie du congrégationalisme : chaque assemblée est autonome et indépendante. Mais cette liberté apparente cache un paradoxe : faute de structures de communion, il faut malgré tout des dénominations, des unions, des fédérations, qui jouent le rôle de conciles sans le nommer. L’histoire ancienne et réformée rappelle pourtant que l’unité spirituelle s’exprime et se protège dans une unité visible et ordonnée. Refuser cela, c’est risquer de substituer à la communion voulue par l’Esprit une simple juxtaposition d’individualismes ecclésiaux.
