L’Écriture, la liturgie et la sagesse de l’Esprit dans l’histoire de l’Église

Introduction

Depuis les commencements, l’Église du Christ vit dans une tension : comment demeurer fidèle à la Parole inspirée tout en s’incarnant dans l’histoire ? Le Nouveau Testament, témoin précieux des premiers pas de la communauté chrétienne, offre des principes universels mais dans des formes souvent simples et circonstancielles. Or, beaucoup d’évangéliques ont tendance à voir dans ces commencements le modèle définitif de l’Église. Pourtant, une telle lecture comporte un danger : figer la foi dans un primitivisme désincarné, au lieu de reconnaître que l’Esprit Saint a continué de guider l’Église au fil des siècles pour développer, selon l’Écriture, des formes nouvelles. La question de la liturgie illustre avec force ce défi.


I. Le danger d’une vision désincarnée et figée

Il est naturel d’admirer la fraîcheur des Actes des Apôtres : l’unité des frères, la ferveur de la prière, la simplicité de la fraction du pain. Mais certains, séduits par cette pureté, croient que la véritable Église doit demeurer éternellement prisonnière de ces premières formes. Ils oublient que le Nouveau Testament ne nous donne pas un modèle liturgique exhaustif, mais une esquisse des débuts. Vouloir imiter servilement les premiers jours, c’est en réalité nier que l’Évangile est une semence appelée à croître. C’est une illusion de pureté qui, loin d’élever, appauvrit le culte, le réduisant à quelques pratiques répétées sans profondeur historique.


II. Des principes universels ouverts à des développements

Le Nouveau Testament proclame avec force les fondements immuables : la prédication de Christ crucifié et ressuscité, le baptême comme signe de l’Alliance, la fraction du pain en mémoire du Seigneur, la prière commune, la vigilance pastorale. Voilà le roc qui demeure pour tous les siècles.

Mais à côté de ces principes, les formes décrites sont contingentes : communautés rassemblées dans des maisons, absence de calendrier liturgique détaillé, ministères encore fluides. Ces réalités étaient adaptées aux circonstances du Ier siècle, mais ne constituent pas une norme pour toujours. L’Écriture n’est pas un manuel liturgique complet ; elle est une semence vivante, dont le développement dans l’histoire est confié à la conduite de l’Esprit.


III. La christianisation et le développement liturgique : une illustration

L’histoire de l’Église témoigne de ce déploiement. Lorsque l’Évangile pénétra les peuples de l’Europe, il dut trouver des formes adaptées. Les croyants ne se contentèrent pas de reproduire les maisons de Jérusalem : ils bâtirent des églises, établirent un calendrier, composèrent des hymnes, développèrent la prière commune. La liturgie devint le lieu où la Parole et le sacrement s’enracinaient dans la vie quotidienne.

Certes, des excès apparurent : des rigidités, des surcharges, parfois même des superstitions. Mais au cœur de cette tradition, il y eut un trésor : l’intuition que l’Esprit n’a pas cessé d’agir après le Ier siècle, et que les siècles eux-mêmes sont appelés à enrichir le culte. Ainsi, la liturgie catholique et, sous d’autres formes, orthodoxe, luthérienne, anglicane, témoignent de cette fécondité : un culte qui, tout en restant fidèle à l’Écriture, s’est nourri de la sagesse accumulée par les générations.

Les Églises évangéliques, en refusant souvent cet héritage, se sont appauvries. Leur culte, réduit à l’essentiel, se trouve exposé aux caprices de la culture moderne, parfois jusqu’à confondre le culte de Dieu avec le spectacle.


IV. Entre principe régulateur et principe normatif : la sagesse de Dieu

Deux principes se disputent la direction de la liturgie. Le principe régulateur affirme que seuls les éléments explicitement prescrits par l’Écriture doivent entrer dans le culte. Il protège la pureté de la foi, mais, pris dans sa rigueur absolue, il réduit la liturgie à un strict minimum. Le principe normatif, au contraire, permet tout ce que l’Écriture ne condamne pas, pourvu que cela édifie l’assemblée. Il ouvre la voie à la créativité sanctifiée, mais il peut dégénérer en arbitraire.

La véritable sagesse n’est pas dans l’exclusivité de l’un ou de l’autre, mais dans leur combinaison harmonieuse. L’Écriture demeure la règle suprême, le critère qui juge toute innovation ; mais l’Esprit, qui n’a pas cessé d’agir, donne à l’Église d’introduire des formes nouvelles, conformes à l’esprit biblique, pour glorifier Dieu et édifier les fidèles. Ainsi, le culte chrétien est à la fois enraciné dans la Parole et vivant dans l’histoire, fidèle à l’inspiration originelle et ouvert à l’invention sanctifiée.


Conclusion

Le Nouveau Testament est l’aurore, mais non le plein midi. L’Esprit qui souffla à Jérusalem souffle encore aujourd’hui. Il a conduit l’Église à travers les siècles, non pour l’enchaîner à des formes périmées, mais pour déployer les principes immuables dans des formes nouvelles. Rejeter en bloc la tradition, c’est se priver de la mémoire des saints qui nous ont précédés ; la confondre avec l’Écriture, c’est risquer de perdre la simplicité de l’Évangile. Mais accueillir les deux principes, régulateur et normatif, dans une tension féconde, c’est marcher dans la véritable sagesse : une Église fidèle à la Parole, mais ouverte à l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles.