I. Le danger d’une vision désincarnée de la foi
Depuis les origines, l’Évangile proclame que le Verbe s’est fait chair, et qu’en cette chair il a dressé sa tente parmi les hommes. Mais combien de fois le peuple de Dieu a-t-il été tenté d’oublier cette vérité si simple et si profonde ! Il est un danger qui guette en particulier nos milieux évangéliques : celui d’une foi qui s’élève au-dessus de l’histoire, plane dans les hauteurs du ciel, mais ne touche plus le sol des réalités humaines. On se réjouit à juste titre d’une expérience personnelle de conversion, on insiste avec raison sur la vie intérieure, mais l’on oublie parfois que le Royaume, tout spirituel qu’il soit, s’incarne toujours dans des formes visibles, sociales et culturelles.
Une telle vision désincarnée réduit l’histoire de l’Église à une succession d’événements spirituels invisibles, sans médiation humaine. Or, ce n’est pas là l’œuvre de Dieu. Le Seigneur ne sauve pas des âmes désincarnées, il sauve des hommes, des femmes, des enfants, des peuples, et son Évangile transforme non seulement des consciences, mais des institutions, des coutumes, des lois, des cultures.
Ne pas voir cette incarnation, c’est se condamner à ne rien comprendre à l’histoire. C’est considérer Clovis sans voir l’importance de son baptême pour le destin de la Gaule ; c’est contempler Martin de Tours sans mesurer l’influence durable de ses monastères sur la formation d’une chrétienté naissante. Une foi qui ne veut pas se mêler à l’histoire finit par ne plus savoir comment Dieu conduit les nations.
II. Comment une lecture évangélique peut intégrer l’incarnation historique du Royaume
Une lecture évangélique, fidèle à l’Écriture, peut et doit reconnaître que le Royaume de Dieu, tout en étant d’abord spirituel, agit dans les réalités terrestres. Pour cela, plusieurs points sont essentiels :
- L’incarnation comme modèle : de même que le Christ s’est fait chair, la foi doit s’incarner dans l’histoire. Le chrétien n’est pas appelé à fuir le monde, mais à y manifester la lumière.
- La souveraineté de Dieu sur l’histoire : le Seigneur ne conduit pas seulement des âmes, il conduit aussi les nations. La conversion d’un roi ou l’établissement d’une loi juste font partie de son dessein.
- L’action de l’Esprit et les médiations humaines : l’Esprit agit dans les cœurs, mais aussi à travers des institutions, des prédicateurs, des communautés, des cultures. L’Esprit souffle dans des formes visibles.
- La grâce et la culture : la grâce ne détruit pas la culture, elle la transforme. Les coutumes païennes ont souvent été transfigurées en fêtes chrétiennes, les langues des peuples sont devenues instruments de l’Évangile.
- L’importance des œuvres visibles : « Que votre lumière luise devant les hommes », dit Jésus. Les hôpitaux, les écoles, les cathédrales, les lois justes, sont les fruits visibles d’une foi incarnée.
- La communion des saints à travers l’histoire : l’Église n’est pas seulement une réalité spirituelle invisible, elle est un peuple, avec des lieux, des dates, des mémoires, des monuments.
- L’unité du spirituel et de l’historique : séparer ces deux dimensions, c’est mutiler l’œuvre de Dieu. L’histoire devient incompréhensible sans l’Esprit, et l’Esprit semble abstrait sans l’histoire.
Ainsi, une lecture évangélique ne doit pas craindre d’embrasser à la fois la profondeur spirituelle et la densité historique.
III. La christianisation de la Gaule : une mise en perspective narrative
Après la résurrection du Christ et la Pentecôte, l’Évangile franchit les mers et atteint les rivages de la Gaule. Ici encore, l’œuvre de Dieu suit le même rythme : une action invisible de l’Esprit, et une incarnation dans l’histoire des peuples.
Les premiers missionnaires viennent de Lyon, port antique ouvert au monde méditerranéen. Là, sous Marc Aurèle, le sang des martyrs — Blandine, Pothin et leurs compagnons — est répandu, témoignage spirituel éclatant, mais aussi événement historique marquant : la mémoire de leur sacrifice façonne la conscience des générations suivantes.
Puis, au IVe siècle, Martin de Tours sillonne les campagnes. Par la prédication et par l’exemple, il arrache les âmes aux idoles, mais il bâtit aussi des monastères, véritables phares de prière et de culture. Le spirituel et l’historique s’entrelacent : l’homme de Dieu et le fondateur d’institutions.
Le baptême de Clovis à Reims au Ve siècle en est une autre illustration. Sur le plan spirituel, c’est l’œuvre de la grâce dans un roi barbare ; sur le plan historique, c’est un acte fondateur qui unit durablement la monarchie franque au christianisme, donnant naissance à ce qui deviendra la France.
La Gaule, peu à peu, voit ses coutumes se transformer, son droit s’imprégner de l’esprit de l’Évangile, ses fêtes rythmer le calendrier chrétien. Les cathédrales qui s’élèvent sont des pierres vivantes qui racontent comment le Royaume s’est inscrit dans la chair d’un peuple.
Ainsi, la christianisation de la Gaule ne fut jamais un simple phénomène humain. Elle fut l’avancée du Royaume, portée par l’Esprit, mais aussi inscrite dans les réalités sociales, culturelles et politiques. Elle demeure le modèle d’une foi qui ne s’évapore pas dans les nuages, mais qui s’incarne dans l’histoire des nations, jusqu’à ce que vienne la plénitude du Christ.
