Les évangéliques et la France médiévale : une lecture à renouveler

1. Le malentendu évangélique

Dans le monde évangélique contemporain, une idée est largement répandue : Dieu n’aurait eu de relation collective qu’avec Israël. Selon cette vision, la particularité de l’Ancienne Alliance était d’unir Dieu à un peuple, tandis que dans la Nouvelle, Dieu ne traiterait plus qu’avec des individus, chacun devant se convertir personnellement.

Cette conviction s’appuie en partie sur une vérité biblique : oui, la conversion personnelle est centrale dans l’Évangile. Mais cette lecture est aussi le fruit de notre héritage moderne. Nous vivons dans un monde marqué par la sécularisation, où Dieu est chassé de l’espace public et confiné à la sphère privée. Sans le vouloir, nous avons fini par croire que Dieu ne parle plus qu’aux individus isolés, et non plus aux nations.

Or le Ressuscité a dit : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant » (Matthieu 28,19). Ce mandat missionnaire montre que l’Évangile n’est pas seulement pour des âmes individuelles : il convoque aussi des peuples entiers à entrer dans une relation de discipulat.


2. Le jugement sévère porté sur le Moyen Âge

Quand les évangéliques considèrent la France médiévale, ils portent souvent un jugement rapide et tranchant. Le christianisme médiéval leur paraît imparfait, car ils n’y voient pas clairement :

  • l’autorité explicite de l’Écriture seule,
  • la centralité nue de la croix,
  • l’accent sur la conversion personnelle.

Ils concluent donc : ce christianisme n’était pas le vrai christianisme, mais une caricature encombrée de traditions et de superstitions.

Il est vrai qu’il y eut des excès. L’autorité de la Tradition pesa parfois plus lourd que celle de l’Écriture. La croix du Christ fut obscurcie par des médiations humaines. Le baptême des peuples entiers donna lieu à des appartenances extérieures sans transformation intérieure.

Mais s’arrêter là, c’est ne voir que l’ombre et oublier la lumière.


3. La réalité spirituelle de la France médiévale

Car l’Évangile opérait bel et bien dans la chrétienté médiévale.

  • L’Écriture n’était pas absente : copiée dans les monastères, méditée dans la lectio divina, proclamée dans les homélies, chantée dans les offices. Elle formait la pensée théologique et imprégnait la culture.
  • La croix du Christ était bien proclamée : dans la liturgie eucharistique, dans l’iconographie des cathédrales, dans la prédication, dans la piété populaire. Certes, encombrée de médiations, mais toujours présente comme puissance de salut.
  • Les conversions personnelles existaient : Augustin en est un témoignage précoce, mais aussi Bernard de Clairvaux, François d’Assise, ou de nombreux anonymes dont la foi fut réelle et profonde. Elles n’étaient pas mises en avant avec le même vocabulaire qu’aujourd’hui, mais elles étaient bien présentes.

En somme, malgré ses obscurités, la France médiévale fut une terre où la puissance de l’Évangile travaillait le peuple et façonnait une civilisation.


4. L’analogie avec Israël

Pourquoi sommes-nous prompts à honorer Israël malgré ses idolâtries, mais à mépriser la France médiévale malgré ses faiblesses ?

Israël avait reçu la Loi directement de Dieu, et pourtant il dressa le veau d’or, servit Baal, commit des injustices criantes. Et pourtant, nous reconnaissons qu’il était le peuple de l’Alliance.

La France médiévale, de même, connut ses infidélités. Mais son baptême à Reims, ses cathédrales, ses saints, ses prophètes, ses jugements et ses réformes témoignent qu’elle aussi était travaillée par Dieu. Elle fut, à sa manière, un « Israël chrétien », appelée à marcher derrière le Christ, corrigée et soutenue par sa fidélité.


5. Application pour aujourd’hui

Lire la France médiévale comme une terre étrangère à l’action divine, c’est céder sans le vouloir à une vision sécularisée de l’histoire. Mais la Bible nous enseigne à voir l’histoire autrement : Dieu n’agit pas seulement dans les âmes individuelles, il agit aussi dans les peuples et dans les siècles.

Oui, la Réforme fut nécessaire : elle clarifia, purifia, recentra la foi. Mais avant elle déjà, la grâce de Dieu était à l’œuvre. L’Évangile, avec sa puissance propre, façonnait des vies et des sociétés.

Alors, évangéliques français, réapprenons à lire notre histoire. La France médiévale fut traversée par la même pédagogie que l’Israël ancien : vocation, infidélité, jugement, fidélité. En reconnaissant cela, nous rendrons gloire à Dieu, non pas à une chrétienté parfaite, mais à sa patience qui n’a cessé d’appeler les nations à devenir disciples du Christ.