Il y a dans l’Évangile une double voix, mais un seul Seigneur. Tous les disciples sont appelés à suivre Jésus-Christ, à prendre leur croix et à le confesser devant les hommes. Cet appel universel ne fait pas de distinction : qu’il soit artisan ou prince, mère de famille ou soldat, chacun est convoqué à la même obéissance, à la même foi, au même salut.
Mais, à côté de cet appel universel, certains entendent une voix plus particulière. Comme Abraham quittant son pays, comme Élie se retirant au désert, comme Jean-Baptiste vivant dans la solitude, certains chrétiens ont choisi le retrait, le désert, le monastère. Leur vocation est singulière : ils rappellent, par leur vie, l’absolu de l’Évangile, la priorité du Royaume de Dieu, la vanité des biens terrestres.
Pas deux Églises, mais une seule
Il serait pourtant une grave erreur de dresser une hiérarchie entre ces deux appels. Le chrétien qui sert Dieu au milieu du monde n’est pas d’un degré inférieur au moine qui prie dans sa cellule. Le salut ne dépend pas de la forme de la vocation, mais de la grâce du Christ reçue par la foi.
L’apôtre Paul travaillait de ses mains pour gagner son pain, et cela ne l’empêchait pas d’être l’instrument de Dieu pour porter l’Évangile aux nations. Priscille et Aquilas, artisans de tentes, furent des collaborateurs de l’apôtre et des colonnes de l’Église. Dans leurs maisons, dans leurs ateliers, dans leurs cités, les chrétiens ordinaires vivaient une sainteté réelle, aussi précieuse aux yeux de Dieu que celle des ermites.
Le danger de l’orgueil spirituel
Lorsque le monachisme a été compris comme un degré supérieur de christianisme, il a trahi sa vocation. Car le Seigneur n’a pas institué deux Évangiles : l’un pour la foule des croyants, l’autre pour une élite consacrée. L’orgueil spirituel, qui méprise ceux qui vivent dans le monde, n’est pas une victoire, mais une chute.
Jésus n’a pas loué seulement l’ermite au désert : il a loué la veuve donnant deux piécettes, l’enfant offrant son pain et ses poissons, la femme qui parfumait ses pieds. Le Royaume de Dieu se révèle aussi bien dans la cellule silencieuse que dans l’humble fidélité du quotidien.
Une complémentarité voulue de Dieu
Dieu, dans sa sagesse, donne à son Église ces deux vocations pour son édification.
- Les moines rappellent que Dieu est premier, que l’Évangile exige tout, que la prière et la contemplation sont vitales.
- Les fidèles dans le monde rappellent que Dieu se glorifie aussi dans les familles, dans le travail, dans les cités, et que l’Évangile doit transformer la vie commune.
Ni mépris, ni jalousie : mais une complémentarité. L’Église est un corps, et chaque membre a sa fonction. L’un n’est pas supérieur à l’autre : tous servent le même Seigneur, dans l’appel qui leur est confié.
Le mépris du monachisme après la Réforme
La Réforme du XVIᵉ siècle, éclairée par l’Écriture, dénonça les abus du monachisme :
- l’orgueil spirituel de certains qui se croyaient d’un degré supérieur aux autres chrétiens,
- les superstitions, les vœux forcés, l’oisiveté parfois réelle,
- et surtout l’oubli que tous les croyants sont appelés à vivre la sainteté de l’Évangile, dans leurs familles, leurs métiers, leurs cités.
En réaction, les réformateurs mirent l’accent avec force sur l’appel universel : tout baptisé est prêtre devant Dieu, appelé à servir le Christ dans sa vie quotidienne. C’était une vérité salutaire, qui brisait le faux clivage entre une élite consacrée et une masse supposée « profane ».
Mais ce retour à la vérité s’accompagna d’un danger inverse : le mépris pour toute vocation particulière, comme si elle n’avait plus de place dans l’Église de Jésus-Christ.
Le danger post-réforme : n’y voir que l’appel universel
Dans bien des contextes protestants, le monachisme fut rejeté d’un bloc, assimilé à une déviation. Toute forme de vie consacrée particulière fut suspectée. On insista tant sur la sainteté du travail ordinaire, que l’on oublia la valeur des appels singuliers, donnés par Dieu pour édifier l’Église et porter l’Évangile plus loin.
C’est ainsi qu’un déséquilibre s’installa : la vérité de l’appel universel était rétablie, mais la richesse des vocations particulières semblait perdue.
Le travail de l’Esprit : redécouverte des vocations particulières
Peu à peu, éclairés par l’Esprit, les protestants redécouvrirent que Dieu continue à appeler certains de manière spécifique :
- La vocation pastorale, pour annoncer la Parole, enseigner et guider le peuple de Dieu.
- La vocation missionnaire, pour quitter son pays et porter l’Évangile jusqu’aux nations.
- La vocation diaconale, notamment à travers les diaconesses (comme celles de Reuilly au XIXᵉ siècle), qui renouaient, sous une autre forme, avec l’esprit de consécration des anciens ordres religieux.
Ces vocations particulières, loin de contredire l’appel universel, en sont le prolongement. Tous sont appelés à suivre le Christ, mais certains le font par un chemin particulier, pour le bien de tous.
Le danger évangélique : l’insatisfaction perpétuelle
Mais dans les Églises issues de la Réforme, un autre piège se dresse : faire sentir aux chrétiens ordinaires qu’ils ne sont jamais assez consacrés à Dieu.
- Un père de famille peut se croire moins fidèle parce qu’il ne part pas aux nations comme missionnaire.
- Une mère au foyer peut se sentir inférieure parce qu’elle ne vend pas tous ses biens pour les donner aux pauvres.
- Des jeunes peuvent être poussés à embrasser des choix radicaux qui relèvent d’un appel particulier, et non de l’appel universel.
Ainsi, le danger se déplace : ce n’est plus l’orgueil de quelques-uns, mais la culpabilité de la majorité.
Le discernement nécessaire
La Bible nous appelle à la sagesse et au discernement.
- L’appel universel est clair : tous les croyants doivent aimer Dieu de tout leur cœur, prendre leur croix, obéir à sa Parole. Cela s’accomplit dans la vie ordinaire : travailler honnêtement, élever ses enfants dans la foi, témoigner dans le quotidien.
- Les appels particuliers existent : à la mission lointaine, à une vie de pauvreté volontaire, au service pastoral, au célibat consacré. Mais ils ne sont pas donnés à tous.
Confondre les deux, c’est soit écraser la majorité sous un fardeau que Dieu ne leur impose pas, soit rabaisser les vocations particulières en les banalisant.
Une Église équilibrée
Il faut donc exhorter avec discernement :
- Encourager chaque chrétien à vivre pleinement son appel universel, dans le cadre de sa vocation quotidienne.
- Honorer ceux qui reçoivent un appel particulier, sans en faire un modèle obligatoire pour tous.
- Écarter le double danger : l’orgueil de ceux qui se croient supérieurs, et la culpabilité de ceux qui se croient inférieurs.
Conclusion – L’unité dans la diversité des appels
Il n’y a pas deux christianismes : un pour la foule et un pour l’élite. Mais il y a, dans l’unique Évangile, une pluralité d’appels.
- L’appel universel : tout chrétien est disciple, appelé à la foi, à la sainteté, à l’amour.
- Les vocations particulières : certains, par grâce spéciale, sont appelés à servir d’une manière singulière, pour édifier et bénir l’ensemble du corps.
Ainsi se rétablit l’équilibre : l’Église a besoin de chrétiens fidèles dans le monde, mais aussi de serviteurs mis à part pour la Parole, la mission, le service, la prière. L’Esprit, qui a conduit Israël, Jésus, Paul et les moines du désert, continue aujourd’hui d’appeler, selon la sagesse de Dieu, pour que le Christ soit glorifié dans son peuple.
Le Christ n’a pas demandé à tous de quitter leurs maisons : certains l’ont fait, d’autres l’ont servi dans leur foyer, dans leur métier, dans leur cité. Pierre avait une famille, Paul était itinérant, Marie de Béthanie écoutait aux pieds du Maître, Marthe servait à table — et toutes ces vocations furent reconnues.
Ainsi, l’Église doit se garder de pousser chacun hors de son appel. Il n’y a pas de chrétiens de « première » et de « seconde » classe : il y a un seul peuple, une seule grâce, un seul Seigneur. Et dans ce corps, chacun reçoit sa part, selon la sagesse de Dieu.
