Le Psautier, chant de l’Église à travers les siècles

Quand David, le berger d’Israël, prenait sa harpe pour chanter au milieu des collines de Judée, il ignorait encore que ses hymnes deviendraient la prière d’un monde entier. Ses chants naissaient de l’âme d’un homme poursuivi, humilié, puis couronné ; mais déjà l’Esprit qui l’inspirait préparait l’Église universelle. Ce qui, au commencement, était l’élan solitaire d’un roi prophète allait devenir la respiration d’un peuple racheté.

À Babylone, les exilés chantaient encore : « Comment chanterions-nous le cantique de l’Éternel sur une terre étrangère ? » (Ps 137). Ils pleuraient au bord des fleuves, mais ils chantaient, et leur chant gardait vivante la mémoire de Sion. Puis Jésus, dans la nuit de la Cène, prit ces Psaumes sur ses lèvres. Et sur la croix, quand il s’écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 22), ce n’était plus seulement la voix de David, mais celle du Fils de Dieu, portant dans sa chair la plainte éternelle de l’humanité. Ainsi, le Psautier devint la prière du Christ lui-même, et par lui, de toute l’Église.

Quand les premiers moines s’ensevelirent dans les grottes d’Égypte, ils emportèrent avec eux un seul livre : le Psautier. Ils le récitèrent nuit et jour, comme une lampe qui ne s’éteint pas. Et lorsque Benoît de Nursie prescrivit que l’entier psautier fût chanté chaque semaine, il fit des abbayes d’Occident des sanctuaires où la louange devint l’horloge du temps. Le cloître, loin d’être un refuge muet, devint un fleuve de psaumes, qui coula à travers les siècles, tandis que royaumes et empires s’écroulaient.

Le peuple entendait ces chants monter des murs de pierre : les laboureurs au champ, les voyageurs sur les routes, les pauvres à la porte trouvaient dans cette psalmodie un écho de leur propre vie. Car les Psaumes embrassent tout : la détresse et la louange, la solitude et la communion, le péché confessé et la grâce proclamée. Ainsi, ce n’étaient pas seulement les moines qui priaient, mais le monde entier qui prêtait ses larmes et ses joies aux mots de David.

Et le Psautier engendra plus qu’une prière : il engendra une civilisation. De ses versets sortit le chant grégorien, qui fit résonner dans l’Europe entière la pureté d’une mélodie dépouillée. De ses images naquit la poésie médiévale, qui transposa dans les langues nouvelles les accents bibliques. De ses rythmes sortit la polyphonie, qui fit éclore Bach et tant d’autres maîtres. Le Psautier donna à l’Occident sa musique, sa poésie, et même son temps : les cloches sonnant les heures n’étaient rien d’autre que des appels à psalmodier.

Quand vint la Réforme, le Psautier franchit les murs des cloîtres pour entrer dans les maisons et dans les assemblées du peuple. À Genève, à Édimbourg, à Amsterdam, les fidèles chantaient : « L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien » (Ps 23), et ces psaumes devinrent l’âme des Églises persécutées. Le chant que les bénédictins avaient protégé dans leurs abbayes devint alors l’hymne des nations en marche.

Ainsi, des collines de Judée aux cathédrales gothiques, des grottes de l’Égypte aux temples protestants, le Psautier a traversé les siècles comme le fil d’or reliant le peuple de Dieu à son Seigneur. Dans la nuit des temps, quand les royaumes chancellent et que les civilisations tombent, une voix demeure : celle de l’Église chantant les Psaumes.

Le psautier est donc plus qu’un livre : il est une prophétie vivante. Il a appris aux saints à pleurer avec espérance, aux rois à régner avec humilité, aux peuples à marcher avec foi. Et quand tout s’efface, il continue de dire : « Que tout ce qui respire loue le Seigneur ! » (Ps 150).