Du piétisme au libéralisme théologique

1. La piété refroidie de l’orthodoxie protestante (fin du XVIIᵉ siècle)

Après les grandes luttes de la Réforme, les Églises protestantes d’Allemagne entrent dans une période d’orthodoxie. Les confessions de foi sont précises, les doctrines défendues, mais le cœur du peuple semble loin. La foi devient parfois une science des théologiens plus qu’une vie vécue. C’est dans ce climat qu’un appel au renouveau va se lever.


2. Spener et les Pia Desideria (1675)

Philipp Jakob Spener, pasteur à Francfort, publie son célèbre ouvrage où il réclame une foi plus vivante : lecture familiale de la Bible, petits cercles de prière (collegia pietatis), engagement pratique de la foi. Il ne cherche pas à renverser la doctrine, mais à lui rendre sa chaleur. La piété doit être vécue, non seulement crue.


3. Francke et Halle : l’élan missionnaire et charitable

À l’université de Halle, August Hermann Francke développe écoles, orphelinats, œuvres missionnaires. Le piétisme s’incarne dans des actions concrètes de charité. La foi n’est pas seulement orthodoxie, elle est amour en acte. Ici, le piétisme brille dans sa beauté : la Parole nourrit une piété qui transforme le monde.


4. L’expérience au centre

Peu à peu, cependant, une nouvelle accentuation apparaît : l’expérience de la foi prend plus de place que son contenu doctrinal. Être chrétien, c’est « avoir goûté la grâce », plus que confesser la vérité. Le langage du cœur prend le pas sur celui du catéchisme. La subjectivité s’affirme comme critère du vrai.


5. La rencontre avec les Lumières (XVIIIᵉ siècle)

Alors que le piétisme insiste sur la piété vécue, les Lumières insistent sur la raison. L’un dit : « Ce qui compte, c’est l’expérience intérieure. » L’autre dit : « Ce qui compte, c’est la critique rationnelle. » Paradoxalement, ces deux voies vont se rejoindre : toutes deux déplacent l’autorité de la vérité révélée vers le jugement humain, qu’il soit celui du cœur ou celui de la raison.


6. La théologie de l’expérience chez Schleiermacher (début XIXᵉ siècle)

Friedrich Schleiermacher, élevé dans un contexte marqué par le piétisme, transpose l’accent sur la piété en une philosophie religieuse : la foi devient « le sentiment absolu de dépendance ». La religion n’est plus d’abord adhésion à une révélation objective, mais expérience universelle du divin en l’homme. Le pas est franchi vers le libéralisme.


7. La foi réduite à un sentiment religieux universel

Le Christ, dans cette perspective, n’est plus l’unique Sauveur, mais le modèle suprême de la conscience religieuse. La Bible n’est plus norme infaillible, mais témoignage d’expériences de foi à confronter aux nôtres. La piété s’élargit, mais se vide : elle n’est plus attachée à la Parole de Dieu, mais au vécu de l’homme.


8. La diffusion du libéralisme théologique (XIXᵉ siècle)

Les facultés de théologie en Allemagne, puis en Europe et au-delà, adoptent cette perspective. La critique biblique dissocie le texte sacré de son autorité divine. La piété se veut moderne, rationnelle, adaptée à la culture, mais elle perd l’assurance de l’Évangile. L’expérience, devenue norme, ouvre la porte au relativisme.


9. Les conséquences spirituelles

Ce qui avait commencé comme un retour à la vie de la foi s’achève en un christianisme qui n’a plus de centre fixe. La croix devient symbole, la résurrection métaphore, la révélation sentiment religieux. Le subjectivisme a mené au libéralisme, et celui-ci à une Église affaiblie.


10. La leçon pour aujourd’hui

Le piétisme rappelait à juste titre que la foi n’est pas qu’une doctrine froide, mais une vie en Christ. Mais lorsque l’expérience devient la mesure de la vérité, le glissement est inévitable. L’histoire enseigne donc ceci : la piété doit toujours rester scripturaire. Elle doit unir le feu de l’expérience à la lumière de la Parole. Sans la Parole, le feu s’éteint ou s’égare. Sans le feu, la Parole reste lettre morte.