En l’année 1723, dans les salons feutrés de Londres, un ministre presbytérien du nom de James Anderson rédigeait un document qui allait marquer une rupture décisive dans l’histoire religieuse et morale de l’Occident. Ce texte, les Constitutions de la franc-maçonnerie, se présentait comme une œuvre de paix, de sagesse et de fraternité. Il semblait vouloir unir les hommes dans un projet commun d’édification morale, au-dessus des querelles théologiques, des dogmes tranchants et des confessions rivales.
Mais derrière l’apparente neutralité d’un Dieu nommé « Grand Architecte de l’Univers », derrière l’unité fraternelle et l’élégance des symboles empruntés aux bâtisseurs, s’opérait un renversement plus profond que bien des guerres. Car cette fois, ce n’était pas par l’épée, mais par la plume — non par le feu, mais par la substitution tranquille — que l’autel de Dieu allait être déplacé.
Autrefois, les loges médiévales réunissaient des hommes qui taillaient la pierre pour bâtir des cathédrales où l’on prêchait le Christ crucifié. Chaque maillet résonnait comme un acte de piété ; chaque compas traçait les mesures d’un sanctuaire dédié au Dieu vivant. L’art du maçon s’agenouillait devant la Parole, car toute maison construite par l’homme n’était qu’une figure de la véritable maison — celle que le Seigneur bâtit lui-même (Hébreux 3:4).
Mais voici qu’Anderson, homme de savoir, affable et mesuré, propose une nouvelle Église sans Évangile, une religion sans révélation. Il garde les symboles — l’équerre, la pierre, le Temple — mais en ôte le Nom. Il parle de morale, mais sans repentance ; il évoque la lumière, mais sans la croix ; il invoque Dieu, mais non pas le Dieu de l’Alliance, ni celui qui s’est fait chair.
Le Temple de Salomon, qui fut le lieu du sang versé et de la gloire descendue, devient chez lui un simple mythe de sagesse antique, une parabole que l’on peut plier à toutes les religions. Il ne s’agit plus de Jésus-Christ, pierre rejetée des bâtisseurs mais devenue la principale de l’angle, mais de l’homme, artisan de sa propre élévation.
Ainsi se substitue à la Réformation une Contre-Réformation laïque, douce et insidieuse : non plus une révolte ouverte contre Dieu, mais une réorganisation du monde sans lui. Le nouveau catéchisme dit : « Nul ne viendra au temple sinon par l’initiation » — mais ne dit plus : « Nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14:6).
Et pourtant, l’Église véritable, celle des humbles, celle des pierres vivantes que Dieu façonne dans l’épreuve, ne peut être édifiée que sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire (Éphésiens 2:20).
Les Constitutions d’Anderson sont un monument élevé au nom de la raison autonome, mais elles demeurent, aux yeux du Ciel, un autel sans feu, une pierre sans l’huile d’onction, une loge sans lumière véritable.
« Si l’Éternel ne bâtit la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain » (Psaume 127:1).
