L’histoire des siècles n’est pas seulement celle des empires et des couronnes ; elle est celle, plus profonde et plus solennelle, de la relation de l’homme avec son Créateur. L’oubli de cette vérité est le commencement de toutes les décadences. Et lorsque les nations, pleines d’orgueil, veulent séparer la justice sociale de la sainteté divine, alors le jugement les surprend comme la nuit un voyageur imprudent.
À l’aube des temps, lorsque Dieu forma l’homme du limon de la terre et souffla en lui un souffle vivant, Il l’établit non comme un simple animal raisonnable, mais comme un être adorateur. L’homme, avant de parler à son frère, devait écouter son Dieu ; avant d’exercer la justice envers autrui, il devait rendre gloire à Celui qui seul est juste. La loi naturelle, écrite au fond de son être, avait pour premier commandement non la fraternité, mais la piété : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. »
Mais le péché est venu, et l’homme a voulu connaître le bien et le mal sans Dieu. Ce fut là l’erreur originelle, et ce fut aussi celle des siècles modernes.
Car si Dieu, dans sa sagesse, a gravé sa loi dans le cœur humain, il ne l’a jamais laissée sans témoignage extérieur. Lorsque le Sinaï trembla et que le feu descendit sur la montagne, ce n’était pas une nouveauté morale que Dieu révélait ; c’était l’éclat parfait et indiscutable de cette loi déjà présente, mais obscurcie dans la conscience des hommes. Et les premières paroles que Dieu adressa à son peuple furent celles-ci : « Je suis l’Éternel, ton Dieu… tu n’auras pas d’autres dieux. » L’adoration précède la morale. L’homme ne peut aimer son frère que s’il honore son Dieu.
Mais voici que les siècles ont passé. Les nations, éclairées un temps par la Parole divine, ont voulu se croire capables de marcher seules. Elles ont dit : « Nous garderons la morale, mais nous rejetterons la foi. Nous garderons le tronc, mais nous couperons la racine. » Ainsi, les penseurs du XVIIIe siècle, s’inspirant des lumières que le christianisme avait apportées au monde, voulurent établir une morale universelle, une loi naturelle sans Dieu. Rousseau parla du cœur humain, Kant de la raison pratique, et les sociétés bâtirent leurs codes civils sans même faire mention du nom du Très-Haut.
Mais qu’est-ce qu’une morale sans Dieu ? C’est une lampe sans huile, une voix sans fondement, une maison bâtie sur le sable. Car dès que l’homme cesse de se savoir créature, il cesse de reconnaître un ordre supérieur. Dès qu’il refuse d’adorer Dieu, il commence à adorer l’homme, l’État, la race, ou le marché. Et ce nouveau culte engendre toutes les injustices qu’il prétendait fuir.
Ainsi, le monde moderne, en séparant les deux tables de la Loi, a brisé la Loi entière. Il a voulu garder l’amour du prochain, mais il a rejeté l’amour de Dieu. Il a exalté la fraternité, mais il a renié la paternité. Il a parlé de droits, mais a oublié la sainteté. Il a loué la tolérance, mais a méprisé la vérité.
Mais Jésus-Christ n’a point approuvé cette séparation. Lorsqu’un docteur de la loi l’interrogea, il ne répondit pas par une morale horizontalisée. Il dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… et ton prochain comme toi-même. » Et il ajouta : « De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes. » L’amour de Dieu est le soleil ; l’amour du prochain en est le rayon. Sans la source, le flot se tarit.
Et l’histoire l’a prouvé. Les siècles où l’on adora Dieu furent ceux où les faibles furent protégés, les enfants instruits, les lois justes. Mais les siècles où Dieu fut nié, la morale elle-même devint un masque : les totalitarismes les plus cruels se réclamèrent de la justice sociale, sans jamais invoquer le Dieu vivant.
Aussi l’Église doit-elle, dans notre temps de confusion, rappeler avec force que l’homme n’est pas naturellement moral seulement ; il est naturellement religieux. Il est fait pour adorer. Et c’est pourquoi la loi naturelle, dans sa forme parfaite, est le Décalogue. C’est pourquoi tout appel à la justice qui ne commence pas par un appel à Dieu est vain. C’est pourquoi, enfin, la croix du Christ est la clef de toute la loi : car c’est en Christ que l’homme apprend à aimer Dieu, et à aimer son frère.
Il faut donc que la voix de l’Église se relève, non pour flatter les consciences, mais pour les réveiller. Il ne s’agit pas seulement d’enseigner aux hommes à être bons les uns envers les autres, mais de les appeler à se prosterner devant Celui qui est bon. Et là, dans cette adoration, naîtra une justice véritable. Là, seulement, l’amour du prochain retrouvera son origine, sa force, sa sainteté.
