Jean Bodin ou la souveraineté sans Dieu — méditation sur une grande intelligence égarée

Il est des hommes dont la destinée semble toute entière marquée par le tumulte d’un siècle. Jean Bodin fut l’un d’eux. Au milieu des flots déchaînés des guerres civiles, lorsque la France, autrefois chrétienne et glorieuse, n’était plus qu’un champ d’hostilité, où frères s’entre-déchiraient au nom du même Christ, cet homme, animé d’un grand désir de paix, éleva sa voix pour ramener l’unité dans la cité. Il vit le sang versé, les temples profanés, les enfants livrés à l’exil, les magistrats corrompus par la violence des partis. Il eut horreur de ce chaos. Et, dans un grand effort de l’intelligence, il voulut refonder l’ordre politique sur des bases stables et universelles.

Mais, hélas ! son erreur fut aussi grande que son intention était noble. Pour sauver la République, Bodin conçut un pouvoir souverain, absolu, indivisible. Mais il en sépara la source divine. Il voulut que la loi soit juste, mais il ne la soumit pas à la Loi de Dieu. Il invoqua la loi naturelle, la sagesse des nations, les traditions antiques, les oracles de la raison, mais il ferma le livre de la Parole. Il voulut unir les hommes en écartant le nom du Dieu vivant.

Quelle tragique méprise ! L’homme ne peut être juste s’il oublie Celui qui seul est Juste. Il ne peut aimer son prochain s’il n’aime pas son Créateur. Les deux tables de la Loi ont été gravées du doigt même de l’Éternel. On ne saurait abolir la première sans briser la seconde. Honore ton père, ne tue point, ne commets pas d’adultère, ne vole pas : ces commandements n’ont de force que parce qu’ils découlent du commandement premier : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu n’auras pas d’autre dieu devant Sa face.

Jean Bodin, dans son refus des fanatismes de son siècle, a voulu préserver la paix. Mais à force de craindre la guerre des religions, il a effacé la voix du Dieu qui parle dans les Écritures. Il a conçu une paix sans adoration, une justice sans adoration, une cité sans sanctuaire. Il a érigé la raison humaine au rang de législatrice suprême, oubliant que « la crainte de l’Éternel est le commencement de la sagesse » (Proverbes 1:7).

Et qu’a produit cette pensée souverainiste sans Dieu ? Un État puissant, peut-être, mais un peuple sans âme. Une unité extérieure, mais sans vérité. Une société qui, lentement, s’enfonce dans le matérialisme et le relativisme. Le germe du laïcisme moderne, qui veut bannir Dieu de la place publique, dormait déjà dans les pages des Six Livres de la République. L’histoire en rend témoignage.

Ce n’est pas en séparant le trône et l’autel que l’on fonde la justice, mais en les soumettant l’un et l’autre au sceptre de Celui qui juge les nations. Ce n’est pas en rendant la religion « tolérable » que l’on sauve la paix, mais en appelant chaque conscience à la lumière du Fils de Dieu. La France n’a pas besoin d’une politique sans Dieu, elle a besoin d’un Dieu qui gouverne la politique. Elle a besoin du Christ, Prince de paix, en qui seules la miséricorde et la vérité se rencontrent, en qui la justice et la paix s’embrassent (Psaume 85:10).

Que cette leçon soit entendue. Les grands systèmes humains, même bâtis sur la sagesse, s’effondrent s’ils ne reposent sur la Parole de Dieu. Jean Bodin fut un sage selon le monde, mais il lui manqua la folie de la croix, qui seule donne la vraie sagesse. Et s’il est vrai que le Seigneur utilise même les erreurs des hommes pour accomplir ses desseins, n’oublions jamais que la véritable cité, la cité de Dieu, ne peut être bâtie que sur le fondement de Christ, unique Roi légitime, Loi vivante, Vérité éternelle.