Au cœur des siècles ténébreux de l’antiquité, lorsque les nations marchaient selon la vanité de leur cœur, livrées à leurs passions et à la multiplicité de leurs dieux, le Très-Haut avait placé au milieu du monde un peuple, porteur d’une lumière que lui seul avait reçue. Ce peuple, Israël, portait la Loi du Dieu vivant, transmise non par conjecture humaine, mais révélée au Sinaï, dans la majesté du tonnerre et de la nuée. Cette Loi n’était pas un système éphémère, fruit de coutumes locales, mais la manifestation d’une sagesse divine, éternelle, parfaite, reflet du caractère du Dieu créateur et saint.
Le Seigneur, dans sa parole, avait annoncé que cette Loi serait vue, admirée, et reconnue comme sage par les nations : « Vous les observerez et vous les mettrez en pratique ; ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples » (Deutéronome 4:6). Or, c’est précisément ce que l’histoire montre avec éclat dans l’étonnante montée de la pensée grecque vers l’unité. Tandis que l’humanité déchue, livrée à elle-même, tend toujours vers la fragmentation idolâtre — comme Paul le déclare dans l’épître aux Romains —, les Grecs, en un lieu et un temps bien déterminés, entreprirent de remonter du multiple au principe unique. Ils rejetèrent peu à peu les mythes désordonnés, et cherchèrent l’archè, le logos, l’être, le nous. Ils s’interrogèrent sur la justice, sur le bien, sur l’ordre moral de l’univers. Cette soif d’unité, cette soif de sagesse, ne venait point d’eux seuls.
Pourquoi les Grecs ? Pourquoi en Ionie ? Pourquoi à cette époque ? Si la révélation générale suffisait, ce mouvement vers l’unité se retrouverait dans toutes les civilisations. Mais les cultes des autres peuples demeurèrent idolâtres, fragmentés, confus. En vérité, les Grecs furent les seuls à entreprendre cette élévation, non point parce qu’ils étaient meilleurs, mais parce qu’ils furent — providence divine admirable ! — les contemporains d’un peuple porteur de la Loi du Dieu unique. Israël, même dispersé, portait en lui une lumière, et cette lumière, sans être encore proclamée à haute voix, brillait aux yeux des nations. Dans l’Empire perse, les Juifs étaient présents dans toutes les provinces, y compris dans les régions grecques de l’Asie Mineure. Ils vivaient, ils observaient le sabbat, ils refusaient les idoles, ils se souvenaient de la Loi, ils invoquaient l’Éternel. Et les Grecs, voisins curieux et attentifs, virent une sagesse qui les frappa. Ils en reçurent le contre-coup, non par l’étude des Écritures — qui n’étaient pas encore traduites —, mais par le témoignage silencieux d’un peuple fidèle.
La philosophie grecque, dans ce qu’elle a de plus noble, fut ainsi un écho lointain de la Loi sainte. Le logos d’Héraclite, l’être de Parménide, le Bien de Platon, le moteur d’Aristote, sont les ombres vacillantes de la lumière révélée sur le Sinaï. Ce ne sont pas là des vérités autonomes, mais des aspirations provoquées. Et Dieu, dans sa sagesse infinie, préparait par là le monde à la venue du Messie. Car ce que la Grèce cherchait à tâtons, ce que l’intelligence humaine entrevoyait sans le pouvoir saisir, devait se révéler dans la plénitude des temps, quand le Logos se fit chair.
Ainsi, loin d’être un fruit spontané de la raison humaine, la philosophie grecque fut, en son sommet, une réponse provoquée par la proximité d’Israël et une préparation à la révélation du Christ. « Le salut vient des Juifs », dit Jésus. Même la pensée grecque, dans ce qu’elle eut de plus pur, ne put s’élever que parce qu’elle avait vu, fût-ce de loin, la sagesse de la Loi révélée.
Mais la Grèce, dans sa recherche, s’est glorifiée de sa sagesse, oubliant qu’elle ne portait pas la racine, mais qu’elle en était portée. Elle a cru être source, alors qu’elle n’était que rameau. Et comme Paul le dira à l’Église venue des nations : « Ne te glorifie pas aux dépens des branches ; si tu te glorifies, sache que ce n’est pas toi qui portes la racine, mais que c’est la racine qui te porte » (Romains 11:18). Il en fut ainsi déjà de la sagesse grecque, élevée par le contact avec Israël, mais tentée de s’exalter elle-même, oubliant la sève secrète qui l’avait nourrie.
Et devant ce mystère, devant cette sagesse divine qui oriente les civilisations, qui prépare l’Évangile par les détours de l’histoire, le cœur ne peut que s’incliner dans l’adoration. « Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles ! » (Romains 11:33).
Cette lumière reçue par les Grecs ne fut donc pas l’effet d’une grâce naturelle agissant isolément dans la conscience humaine ; elle fut le fruit d’un rayonnement discret, mais réel, de la grâce spéciale. Ce que l’on appelle parfois grâce commune n’a point en soi de source propre, mais dépend de la proximité de la révélation. Les peuples ne sortent point de leur barbarie par la simple force de leur raison : ils ne s’élèvent que lorsqu’un témoignage de la parole de Dieu, même diffus, même indirect, vient éveiller leur conscience. Lorsque ce témoignage s’efface, ils y retombent.
Ainsi, l’histoire entière montre que la raison humaine, laissée à elle-même, produit l’idolâtrie, le désordre et la mort. Mais lorsque Dieu, dans sa miséricorde, place au milieu des nations un peuple porteur de sa lumière, alors l’ordre surgit, la pensée s’élève, la justice renaît. Et là encore, ce n’est pas la nature qui triomphe, mais la grâce : la grâce de Dieu qui se reflète, même faiblement, dans le témoignage fidèle d’un peuple élu, afin que nul ne se glorifie, mais que toute gloire revienne au Dieu de vérité et de paix.
Ce rôle préparatoire, Dieu l’a aussi déployé à travers les empires. Alexandre le Grand, tout en poursuivant son propre dessein, fut dans la main de Dieu un instrument pour étendre, à travers le monde méditerranéen, cette pensée grecque qui avait reçu un rayon de lumière venu d’Israël. En conquérant l’Orient, Alexandre diffusa non seulement une langue et une culture, mais une disposition d’esprit, une structure mentale tournée vers l’un, vers le logos, vers l’ordre. Et Rome, qui recueillit l’héritage grec avec ardeur, prolongea ce mouvement. Épris de la sagesse hellénique, Rome l’administra, la codifia, la stabilisa. Ainsi, le monde méditerranéen entier fut préparé à recevoir la plénitude de la révélation, lorsque, dans les jours d’Auguste, Dieu envoya son Fils.
La pensée romaine elle-même, toute empreinte de philosophie grecque, fut ainsi, sans en avoir conscience, formée indirectement par Moïse. Car ce que Rome recueillit de la Grèce, la Grèce l’avait reçu, même confusément, d’Israël. Et l’on peut dire que toute la pensée occidentale, dans ce qu’elle a de plus noble, a été façonnée par l’ombre portée de la révélation, afin d’être préparée à recevoir la lumière même de cette révélation dans la venue de Jésus-Christ. Tout ce long travail des siècles n’était point une œuvre humaine, mais l’accomplissement patient, majestueux et caché du dessein de Dieu, préparant un monde entier à entendre la Parole faite chair, pleine de grâce et de vérité.
Et pour confirmer ce témoignage de l’histoire, Dieu a permis qu’au XVIe siècle, des explorateurs venus d’Occident découvrissent les peuples indigènes des Amériques. Or, ces peuples, depuis des millénaires séparés de toute influence d’Israël, n’avaient point cheminé vers l’unité divine, mais demeuraient plongés dans un polythéisme souvent effrayant, où régnaient les idoles, les sacrifices humains et la peur des esprits. Là où la lumière de la Loi n’avait point brillé, l’homme était resté dans les ténèbres. Là où aucun écho de la révélation spéciale n’avait résonné, la conscience humaine n’avait produit que superstition et violence. Ainsi se vérifie, encore et toujours, ce que Paul écrivait : « Ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, mais ils se sont égarés dans leurs pensées… » (Romains 1:21). C’est donc bien là le témoignage universel : sans révélation, point d’élévation ; sans contact, même lointain, avec le peuple porteur de la lumière, point de sagesse. L’histoire des nations confirme la doctrine : ce n’est point l’homme qui monte vers Dieu, mais Dieu qui descend vers l’homme.
