Le Guide des Égarés ou l’aveuglement des sages

Il est une tristesse sacrée qui saisit le cœur lorsqu’on contemple les grandes âmes égarées. Parmi les monuments de la pensée religieuse du Moyen Âge, peu ont reçu autant de louanges que le Moreh Nevukhim, ce « Guide des Égarés » rédigé par Moïse Maïmonide, philosophe juif d’Espagne et d’Égypte, qui voulut faire entrer la foi d’Abraham sous les voûtes de la raison d’Aristote. L’érudition y abonde, la précision logique y brille, l’intention morale s’y fait sentir : nul ne peut nier que l’œuvre est un chef-d’œuvre de la philosophie religieuse. Et pourtant — c’est là le drame — elle demeure l’un des plus tragiques témoignages de la grandeur de l’esprit humain privé de la lumière du Christ.

Car qu’est-ce donc qu’un guide, lorsque ses yeux ne voient pas ? Qu’est-ce qu’un guide pour les égarés, lorsque lui-même se détourne de Celui qui est le Chemin ? Jésus de Nazareth, que les prophètes ont annoncé, que les apôtres ont prêché, que les saints ont adoré à travers les siècles, n’est pas un sentier parmi d’autres : il est le seul chemin. Il est la lumière véritable qui éclaire tout homme venant dans le monde (Jean 1:9). Le rejeter, c’est marcher dans les ténèbres, quand bien même on serait revêtu de la sagesse des nations.

Il ne s’agit point ici d’un reproche facile adressé à l’infidélité du peuple juif — Paul lui-même disait avec larmes : « Je leur rends le témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais sans intelligence » (Romains 10:2). Maïmonide incarne cette noble cécité, ce zèle fervent mais privé de révélation. Il cherche Dieu, mais passe à côté de Dieu. Il veut monter vers le Très-Haut, mais sans s’incliner devant le Crucifié. Il veut pénétrer les mystères du ciel, mais sans entrer par la porte, qui est le Christ (Jean 10:9). Il bâtit une philosophie de la foi, mais celle-ci demeure stérile, car la foi véritable ne naît pas des raisonnements, mais de l’écoute vivante de la Parole de Dieu incarnée.

Ainsi, le Guide des Égarés, dans son titre même, révèle le drame qu’il incarne. Il prétend conduire ceux qui doutent, éclairer ceux qui vacillent. Mais ce guide, aveugle à la lumière du Fils, ne peut que faire tomber dans la fosse ceux qui le suivent (Matthieu 15:14). Ce n’est pas l’ignorance des simples qui est ici en cause, mais l’aveuglement des sages, de ces conducteurs qui ferment eux-mêmes la porte du Royaume des cieux et n’y laissent entrer ni eux ni les autres (Matthieu 23:13).

Qu’on nous permette de le dire avec gravité et amour : toute lumière qui n’émane pas du Christ est illusion. Toute sagesse qui ne s’agenouille pas au pied de la croix est folie. Toute quête de Dieu qui contourne l’Évangile est perdition. Que Dieu, dans sa miséricorde, sauve les sages d’eux-mêmes et les humbles de leurs guides aveugles.

Car il est un seul véritable Guide, un seul Bon Berger, un seul Maître qui connaît les cœurs et les conduit sur les sentiers de la vie. Ce n’est ni Platon, ni Aristote, ni Maïmonide, ni aucun autre docteur de ce monde ; c’est Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, venu non pour nous égarer dans les labyrinthes de la pensée humaine, mais pour nous conduire dans les verts pâturages de la vie éternelle.